RD Congo : le génie est sorti de la bouteille

Par Jean-Jules Lema Landu, journaliste congolais, réfugié en France

Après la volée de bois vert de l’Eglise catholique à l’endroit du régime en place à Kinshasa, le 2 janvier, par le cardinal Monsengwo, les Eglises protestantes, par Monseigneur Ekofo, se sont engouffrées dans la brèche, le 16 janvier, pour admonester le pouvoir. Suivi par l’imam musulman Ali Mwinyi, utilisant la même rhétorique acide contre les dirigeants du pays. L’idée générale partagée par les trois dignitaires : « Le Congo : un Etat failli ».


La trame de ce mélodrame socio-politico-religieux se tisse dans la non application de l’accord dit de la «Saint-Sylvestre», signé fin décembre 2016, entre le gouvernement et l’opposition. Arraché sous l’égide de l’épiscopat catholique, après un jeu harassant d’équilibre à l’épreuve des intérêts des uns et des autres, ce deal repose essentiellement sur l’organisation de l’ensemble des élections, fin décembre 2017, et la déclaration solennelle du président Kabila de ne plus rempiler pour un troisième mandat, en violation de la Constitution.

Ni l’une ni l’autre, au 31 décembre 2017, n’étaient réalisées. Sans tenir compte d’autres détails additionnels non moins importants comme la libération de tous les prisonniers politiques ou le retour au pays de tous les exilés.

Ras-le-bol, au regard des manœuvres dilatoires et des intrigues de toutes sortes menées par le camp présidentiel, dont l’intention est de maintenir son champion au pouvoir ! Tel est, d’ailleurs, l’intention mal dissimulée de l’intéressé lui-même.

« Médiocres, dégagent ! »

 

« Ras-le-bol » décide le Comité laïc de coordination de l’Eglise catholique de protester, réclamant le respect de l’accord, à travers une marche pacifique, dimanche 31 décembre. A l’image de la marche organisée, en février 1992, toujours à Kinshasa, pour arracher du dictateur Mobutu la reprise des travaux de la Conférence nationale qu’il avait bloqués. Mêmes causes, mêmes effets : les forces de sécurité, à l’époque, ont violenté, blessé et tué le peuple qui réclamait ses droits aliénés. Elles sont revenues à la charge, sans répit, dimanche 31 décembre 2017 et dimanche 21 janvier.

Une vingtaine de tués en 1992 ; quinze au total (chiffre provisoire), en ces deux derniers dimanches d’horreur, entre fin 2017 et début 2018. Pourtant, la tuerie du dimanche dernier est intervenue, quatre jours seulement après les sermons moralisateurs des deux derniers dignitaires religieux. Tous trois, sur un ton dogmatique, imprégné de l’aura que seul confère le Ciel, ont démontré la faillite du régime en place, et appelé les tenants du pouvoir à corriger la trajectoire.

Le cardinal Monsengwo les a tous cloués au pilori, les qualifiant de «médiocres». Et exigeant, au passage, leur départ par un «qu’ils dégagent !». Certes, en hommage à ce cri de guerre du Printemps arabe, lequel a eu raison des trois dictateurs. Jamais l’Eglise catholique n’avait autant enfoncé le bouchon dans ses démêlées avec les autocrates. Mi diplomate, mais pince-sans-rire, Mgr protestant Ekofo n’a pas été moins critique, en proclamant : «J’ai l’impression que l’Etat n’existe pas vraiment». Et, ce « vraiment », n’est pas anodin. Quant à l’imam Ali, il a usé de la tournure philosophique sur la valeur morale d’un «accord», appliquée à la Constitution. «Un accord se doit d’être respecté», a-t-il lâché.

 

La déferlante citoyenne

Tel est le procès en incompétence des religieux dressé conte Kabila. Et, c’est une première en Afrique. Mais en ont-ils le droit ? Pour la chrétienté, la réponse est oui. «Théophile, j’ai parlé, dans mon premier livre, de tout ce que Jésus a commencé de faire et d’enseigner dès le commencement» (Actes des apôtres, ch. 1, ver.1). «Faire avant d’enseigner» correspond, pour l’exégète, à l’intégration de la dimension sociale dans l’église. Sans laquelle une église chrétienne n’en est pas une.

Quoi qu’il en soit, que chrétiens et musulmans, pour une cause, parlent à l’unisson, il y a-là gravité. Singularité qui a expliqué, dimanche 21 janvier, cette sortie massive des chrétiens et anonymes dans la rue, à travers Kinshasa, la capitale, et plusieurs autres grandes villes de la République Démocratique du Congo. C’est un signe que non seulement l’hallali a sonné, mais que le génie est également sorti de la bouteille.

Il est évident que «Kabila est toujours là», en dépit des prévisions des Cassandre, comme tente de le démontrer François Soudan, directeur de la rédaction de Jeune Afrique (n°2975, du 14 au 20 janvier), mais l’amorce de la déferlante citoyenne n’en est pas moins vraie. Car, la peur a changé de camp.

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