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[Par René DASSIE’]

L’ancien patron de la radio télévision publique camerounaise a été interpellé mercredi et placé sous mandat de dépôt. Il est accusé d’avoir détourné de l’argent public, lorsqu’il était encore en fonction. Cependant, pour de nombreux observateurs, Paul Biya a en réalité sacrifié un de ses soutiens indéfectibles pour distraire une opinion qui réclame l’alternance politique. 

La prison centrale de Yaounde (source : 76crimes.com)

La prison centrale de Yaounde (source : 76crimes.com)

Gervais Mendo Zé (source : cameroonjournal.com)

Gervais Mendo Zé (source : cameroonjournal.com)

Gervais Mendo Zé a-t-il été sacrifié pour distraire une opinion publique tentée par l’expérience burkinabè ? De nombreux observateurs du marigot politique camerounais y croient. Vue sous cet angle, l’arrestation mercredi de l’ancien Directeur général de la CRTV, la radio télévision d’Etat et réputé très proche de la famille présidentielle camerounaise n’aurait que peu de choses à voir avec les détournements de fonds dont on l’accuse.  Au contraire, elle pourrait constituer le dérivatif trouvé par le pouvoir, aux revendications d’alternance au sommet de l’Etat qui se font de plus en plus bruyantes, depuis qu’une révolution populaire de trois jours au Burkina Faso a eu raison du président Blaise Compaoré.

Un gestionnaire mis à l’amende

Bien entendu, personne ne se risquerait à voir en le très religieux M. Mendo Zé aujourd’hui âgé de 70 ans, un saint injustement persécuté. Sa gestion ultra personnalisée de la CRTV, qui a duré 17 ans, de 1988 à 2005 a laissé une entreprise financièrement exsangue, en dépit des dizaines de milliards de francs CFA collectés, au titre de la redevance audiovisuelle. De sorte que si la justice camerounaise ne traînait pas la mauvaise réputation de justice aux ordres, il aurait même pu être pour elle un bon client. Il y a cinq ans en effet, le Contrôle supérieur de l’Etat (CSE), une institution chargée de vérifier les comptes des administrations publiques et parapubliques avait émis un rapport très critique sur sa gestion, et l’avait condamné à rembourser 2,6 milliards de francs Fcfa (4 millions d’euros) au Trésor public. Une somme constituée de dépenses non prévues dans les missions de la Crtv. A quoi M. Mendo Zé avait-il utilisé ce pactole ? A payer des cachets indus, mais aussi des primes et aides financières à ses collaborateurs et à des particuliers. En somme, de la générosité avec l’argent d’autrui. Outre le remboursement de tout cet argent, le CSE avait aussi infligé à M. Mendo Zé une « amende spéciale » de 2 millions FCFA (3.000 euros) et l’avait déchu de ses droits civiques pendant cinq ans.

 La crainte de la contagion de la révolution burkinabè

Il n’avait contesté ni le rapport du CSE ni la sanction qu’on lui avait infligée, et coulait une retraite sobre en croyant l’affaire close. D’où les interrogations que suscite son arrestation et sa mise sous mandat de dépôt à la prison centrale de Yaoundé.

D’abord le contexte de cette interpellation.  Le tribunal criminel spécial de Yaoundé qui a officiellement pour mission de traquer et de punir les malversations financières dans l’appareil d’Etat a en effet rouvert le dossier de M. Mendo Zé au moment où une partie de l’opposition et de la société civile, réveillée par la récente révolution populaire burkinabè réclame le départ de Paul Biya, au pouvoir depuis 32 ans. En 2008, le président camerounais avait réussi, au prix d’une sanglante répression des manifestations populaires, à modifier la Constitution, pour faire sauter le verrou qui l’empêchait de se représenter. Il avait donc réussi là où Blaise Compaoré vient d’échouer et ne s’attendait pas logiquement à de nouvelles contestations, du moins pas avant la fin de son mandat actuel, en 2018.  Mais, le départ forcé du président burkinabè est venue bousculer les choses.

John Fru Ndi (source : jeuneafrique.com)

John Fru Ndi (source : jeuneafrique.com)

Profitant de l’opportunité, John Fru Ndi, le président du Social democratic front (SDF), le principal parti de l’opposition a annoncé qu’il y aura une révolution au Cameroun, dès l’année prochaine.

De leur côté, quelques titres de la presse privée ont également relancé la question de l’alternance politique. « Après 32 ans de pouvoir… Pourquoi Paul Biya doit partir », a titré à sa Une Le Messager, principal quotidien d’opposition.

« Pour de nombreux médias privés (…), son arrestation [de M. Mendo Zé NDLR] est une distraction, voire une «immolation». Car elle intervient au moment où le débat public chez les camerounais est marqué par les félicitations adressées au peuple burkinabé qui a fait preuve d’héroïsme en faisant chuter le dictateur Blaise Compaoré. Paul Biya pour anticiper un mouvement populaire au Cameroun, veut relancer «l’opération épervier», écrivait jeudi le site [Koaci.com->http://koaci.com/cameroun-operation-epervier-arrestation-lancien-directeur-general-radio-television-detat-96395.html].

« Ce qui se passe au Burkina Faso est suivi par une grande partie de la jeunesse africaine qui semble n’attendre qu’un mot d’ordre, celui de la mobilisation et de la prise en main de son destin », abonde dans le même sens Vincent Sosthène Fouda, président du Mouvement camerounais pour la sociale démocratie, un parti d’opposition.

Un fidèle parmi les fidèles de Paul Biya sacrifié

Il y a ensuite la personnalité de Gervais Mendo Zé. Car dans le système de Paul Biya, l’ancien patron de la radio télévision d’Etat n’a pas été n’importe qui. C’est lui en effet qui a construit et exécuté pendant près de deux décennies la propagande du régime à la radio et à la télévision publique. Omniprésent sur les antennes, il ne manquait aucune occasion de magnifier « l’œuvre exceptionnelle » de Paul Biya à la tête du pays. Bien plus, il lui a aussi offert son soutien spirituel. Catholique exalté, promoteur de la « mariologie », sorte de culte à la vierge Marie qui frise l’idolâtrie et que n’approuve pas le clergé, il a ainsi créé la « Voix du cénacle », une chorale religieuse. Des rumeurs persistantes ont habituellement laissé entendre que les membres de la « Voix du cénacle », se relayaient pour prier en faveur du président camerounais et de sa famille. En public, la chorale assurait l’animation, lors de la plupart des sorties du couple présidentiel camerounais, n’hésitant pas à faire danser des ministres. Elle a d’ailleurs consacré à Paul Biya et à son épouse plusieurs cantiques louangeurs. Ce qui dans un pays pétri de ferveur religieuse n’est pas peu de choses.

En laissant la justice arrêter M. Mendo Zé, c’est donc un gros poisson que Paul Biya vient de lâcher. Pour des raisons qui pour certains paraissent évidentes.

«Il (Paul Biya) n’hésiterait pas à sacrifier tout ce qu’il peut pour rester au pouvoir. Que ce soit ses proches ou des milliers de Camerounais »,  analyse Mohamadou Houmfa, un journaliste qui suit au quotidien l’actualité camerounaise.

Hilaire Kamga (source : cameroun24.net)

Hilaire Kamga (source : cameroun24.net)

Militant des droits de l’homme et secrétaire permanent de la Plate-forme de la société civile pour la démocratie au Cameroun, Hilaire Kamga ne dit pas autre chose « Mendo Zé en prison ou l’illustration d’un système qui se désagrège. Attention, les citoyens doivent redoubler de vigilance car le régime de M. Biya n’a plus de commandant in chief. Nous devons plus que jamais accélérer les préparatifs de la transition post-Paul Biya », écrit-il sur sa page Facebook.

Lancée en 2004 sous la pression des bailleurs de fonds, l’opération « Epervier » dédiée à la lutte contre la corruption avait acquis quelques années plus tard la réputation d’instrument de purge politicienne. Elle pourrait aussi désormais servir de dérivatif aux exigences d’alternance à la tête de l’Etat. La presse camerounaise annonce ainsi d’autres arrestations, à la suite de de celle de M. Mendo Zé.

 

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