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[Par René DASSIE’]

Après la Russie et la Chine, les États-Unis s’engagent à leur tour auprès du Cameroun dans la lutte contre Boko Haram. Un soutien intéressé, estiment certains observateurs.

Barack Obama annonce le déploiement de 300 militaires au Cameroun (source : europe1.fr)

Barack Obama annonce le déploiement de 300 militaires au Cameroun (source : europe1.fr)

Le président américain Barack Obama a décidé d’envoyer trois cents militaires au Cameroun, pour lutter contre Boko Haram. Il ne s’agit toutefois pas de troupes combattantes : d’après leur feuille de mission dévoilée par la Maison Blanche, ces soldats limiteront leurs actions à la surveillance par voie aérienne et au renseignement. Ils ne sont autorisés à faire usage de leurs armes que pour se défendre.

Quatre-vingt-dix d’entre eux se trouvent au Cameroun depuis lundi, comme l’a indiqué Barack Obama dans une correspondance adressée mercredi aux deux chambres du Congrès.

La durée de leur mission est indéterminée. Ils resteront au Cameroun « jusqu’à ce que leur soutien ne soit plus nécessaire », a écrit le président américain.

Trois cents hommes qui ne prennent pas directement part aux combats c’est peu, lorsqu’on sait que Paul Biya, le président camerounais, a plusieurs fois sollicité ces deux dernières années le soutien de la communauté internationale pour faire face aux islamistes de Boko Haram.

Ce n’est pas rien non plus, lorsqu’on considère l’importance stratégique de la surveillance, surtout aérienne, dans une guerre asymétrique comme celle qui oppose plusieurs États d’Afrique centrale au groupe Boko Haram.

Affaiblis notamment depuis l’entrée dans le conflit mi-janvier de l’armée tchadienne, les islamistes évitent désormais les confrontations frontales, n’attaquant que sporadiquement pour se fondre ensuite dans la nature, et recourent massivement aux attentats-suicides.

Les renseignement que fourniraient les militaires américains pourraient donc s’avérer précieux dans ce contexte. Ils permettraient notamment d’observer les mouvements suspects entre le Cameroun et le Nigeria dans le but d’anticiper les attaques. Les soldats africains pourraient aussi plus facilement contrer les mouvements de repli des combattants islamistes, qui s’en prennent régulièrement aux villages isolés et peu protégés.

Des interrogations subsistent cependant, au sujet des motivations de Washington, qui s’est jusqu’ici montrée réticente à entrer dans cette guerre. Pourquoi Barack Obama a-t-il en effet décidé de fournir au Cameroun un appui qu’il a refusé au Nigeria, où Boko Haram est né et fait le plus grand nombre de victimes ? Pourquoi vole-t-il au secours de Paul Biya, que son pays considère pourtant comme un dictateur ayant du sang sur les mains, tout en refusant d’aider Muhammadu Buhari qui, lui, bénéficie d’une incontestable onction démocratique ?

Lors de son séjour aux États-Unis en juillet dernier, le président nigérian n’avait en effet pas caché sa désolation vis-à-vis du refus des Américains de lui fournir des armes pour combattre Boko Haram. Pour M. Buhari, Washington était même coupable, par ce refus, de soutenir indirectement les islamistes qui se sont lourdement équipés en pillant les réserves de l’armée régulière pendant le mandat de l’ancien président Goodluck Jonathan.

Seidik Abba. © RFI/Sébastien Bonijol

Seidik Abba. © RFI/Sébastien Bonijol

Dans une interview accordée à France 24, Seidik Abba, journaliste et écrivain nigérien spécialiste de la région, rappelle les raisons, déjà connues, de la réticence de Washington à livrer des armes à Abuja.

« Les Américains ne sont pas satisfaits de la façon dont l’armée nigériane se comporte et estiment que le Nigeria n’est pas respectueux des droits de l’Homme », déclare-t-il. Une loi dite « Leahy », comme l’explique France 24, empêche en effet l’administration américaine d’aider militairement un pays accusé de violation des droits de l’Homme. Et au Nigeria, les droits de l’Homme sont massivement violés.

Dans son rapport de septembre 2014, l’ONG Amnesty International signalait en effet de nombreuses exactions commises à l’encontre de la population civile par les militaires nigérians, lesquels auraient massivement torturé, violé et tué indistinctement des femmes, des hommes et des mineurs lors de leur traque des islamistes.

« Fin 2014, lorsque les relations entre les deux pays commençaient à se tendre, Washington avait cessé d’entraîner un bataillon de l’armée nigériane, en raison de désaccords sur la gestion de la gouvernance », ajoute Seidik Abba.

Cependant, à l’observation, les griefs du gouvernement américain à l’égard du Nigeria pourraient s’appliquer point par point au Cameroun.

Vu de Washington en effet, le gouvernement camerounais n’est pas non plus exemplaire au sujet du respect des droits de l’Homme. Bien au contraire. Ces dernières années, le Département d’État a régulièrement épinglé Yaoundé sur la question des droits et libertés des citoyens.

Son dernier rapport publié il y a quelques mois décrit d’ailleurs une situation particulièrement alarmante. Les prisons y sont présentées comme de véritables mouroirs atrocement surpeuplés dans lesquels la malnutrition, la promiscuité et l’insalubrité font le lit de toutes sortes de maladies contagieuses qui déciment les prisonniers. Parallèlement, souligne le rapport, depuis le début de la guerre contre Boko Haram, les autorités camerounaises ont procédé à de nombreuses arrestations suivies de détentions arbitraires.

Yaoundé a également limité la liberté de manifester, en promulguant une loi controversée dite anti-terroriste qui punit de la peine de mort toute protestation publique de nature à gêner le fonctionnement des institutions.

Le rapport du Département d’Etat signale enfin des prisonniers politiques, à l’instar de l’ancien ministre de l’Intérieur, Marafa Hamidou Yaya, condamné à 25 ans de prison pour « complicité intellectuelle » dans une affaire d’achat d’avion présidentiel qu’il n’avait pas eu à gérer.

Amnesty International ne dit pas autre chose. L’ONG soutient que l’armée camerounaise s’est rendue coupable de nombreuses exactions à l’égard des civils. Comme l’armée nigériane.

Dans son dernier rapport publié il y a quelques semaines, Amnesty International indique que les militaires déployés par Yaoundé dans l’extrême-nord du pays où sévissent les islamistes ont procédé à des centaines d’arrestations arbitraires et ont massivement recouru à la torture.

Plusieurs dizaines de personnes auraient trouvé la mort dans ces conditions. L’ONG a décrit des cellules surpeuplées dans lesquelles des dizaines de détenus sont morts étouffés. Le gouvernement camerounais a d’ailleurs reconnu qu’il y avait eu des incidents, même s’il a tenté de les minimiser.

Si l’on s’en tenait donc strictement au critère du respect des droits humains, Yaoundé ne serait pas mieux placée qu’Abuja pour recevoir un soutien militaire de Washington.

Alors pourquoi ? Barack Obama est resté silencieux sur les raisons qui l’ont motivé à envoyer des forces au Cameroun.

Sur les réseaux sociaux, son soutien au gouvernement camerounais alimente les conjectures parmi les Camerounais. Certains y voient une réponse à l’appel à l’aide de Paul Biya, ce qui constitue donc une victoire diplomatique pour celui-ci. Cela paraît peu probable, au regard du refroidissement des relations entre Washington et Yaoundé.

En août 2014, le ministre camerounais de la Communication, Issa Tchiroma Bakary, avait déclaré à Yaoundé, peu après le retour de la délégation camerounaise du sommet États-Unis – Afrique, que « Barack Obama n’a pas à nous dicter la démocratie ». Particulièrement remonté, le ministre répondait à un journaliste qui avait sollicité son avis, lors d’une conférence de presse, sur la décision du gouvernement américain de conditionner l’octroi de l’aide au développement à la transparence politique et au respect des droits de l’Homme. Deux critères que le Cameroun ne remplit assurément pas.

D’autres observateurs pensent que l’appui militaire de Barack Obama n’est pas désintéressé, mais vise en réalité à contrer l’influence sino-russe, qui, via le Cameroun, pourrait s’affirmer dans le golfe de Guinée.

Melvin Akam

Melvin Akam

Ancien rédacteur en chef du quotidien Le Messager basé à Douala, Melvin Akam observe ainsi sur sa page Facebook que « Le Cameroun est peut-être le seul pays au monde qui parvienne à unir les USA, la Russie, la Chine et la France dans un conflit ». Un constat qui semble cadrer avec la réalité.

En janvier, l’ambassadeur russe à Yaoundé, Nikolay Ratsiborinsky, avait déclaré à la radio nationale que son pays allait fournir au Cameroun « quelques armements et systèmes les plus sophistiqués de dernière génération ». Parmi lesquels « l’artillerie, y compris l’artillerie de missile, la protection aérienne, le système anti-aérien de missiles et de canons, le transport de personnel, les camions blindés et les autres équipements et armements. »

D’autre part, peu ou prou boudé par Paris, le gouvernement camerounais s’est tourné vers la Chine pour améliorer ses capacités militaires et acquérir des armements. En juin 2014, des journaux du cru avaient signalé la présence de trois navires de guerre chinois sur la côte atlantique, près de la ville de Douala. Marins chinois et locaux auraient à cette occasion mené des exercices conjoints.

Le 7 août, Paul Biya recevait en audience Wang Lin, dirigeant de deux consortium chinois spécialisés entre autre dans la vente des matériels militaires. C’était au plus fort d’une controverse impliquant l’ancien ministre camerounais délégué à la Défense, Edgar Alain Mebe Ngo’o, au sujet de l’achat des armes en Chine. M. Mebe Ngo’o qui vient de perdre le portefeuille de la Défense pour celui moins prestigieux des Transports était alors accusé par voie de presse d’avoir acheté en Chine, dans des conditions douteuses, des équipements lourds, notamment des blindés et des hélicoptères Z8 dont certains s’étaient révélés défectueux.

Russes et Américains qui en Syrie soutiennent des camps opposés pourraient-ils s’accorder au sujet de la lutte contre Boko Haram ?

 

 

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