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[Par Rana ZEID | Traduit de l’anglais au français par Quentin Davidoux]

«Le Butô est une ouverture sur notre ombre et notre lumière. Nous avons besoin des uns et des autres pour faire ce voyage intérieur. A sa source, la danse fait vivre la communauté.» Cela est la présentation de cours de danse Butô tenu par Laura Oriol. Notre collaboratrice Rana Zeid l’a interviewée. 

Photo par Martin Heltai (Performance butô “Forgive me lover”  Novembre 2011 Portland USA)

Photo par Martin Heltai (Performance butô “Forgive me lover” Novembre 2011 Portland USA)

Photos de lauraoriol.com

En écoutant l’émission “Sur les épaules de Darwin’’ réalisée par Jean-Claude Ameisen sur France Inter, le 9 janvier 2016 (voir annotations ci-dessous), tu as pleuré. Pourquoi ?
Je me souviens que je marchais dans les rues de Paris. En fait, je me rendais à un entretien d’embauche. C’était le matin, et je commençais à peine à trouver mes marques dans Paris (je n’étais là que depuis trois mois). Je pense que j’ai pleuré parce que je me suis reconnue dans ces mots, j’ai eu la sensation d’être chez moi dans mon corps, je faisais partie de l’immensité du monde, du cosmos à l’intérieur et à l’extérieur de moi. J’ai pleuré parce qu’il m’a rappelé pourquoi je danse, pourquoi j’ai besoin de danser. En entendant quelqu’un parler de l’art comme une nécessité pour vivre, pour être en vie dans ce monde, je me suis sentie reconnue, alors que je crois souvent être invisible, ou plutôt, j’ai l’impression qu’il y a en moi beaucoup de choses que personne ne peut voir ou sentir.

Parle-moi de ton projet de danse.
Voici un commentaire sur ma démarche artistique que j’ai écrit il y a peu pour une candidature en vue d’obtenir une résidence :
« Démarche artistique : Mon travail est un outil de recherche où mon expérience corporelle est le matériau principal. Je créé des rituels dans lesquels je me plonge dans une écoute corporelle, où mes sensation traitent mon expérience. Chaque performance m’ouvre un espace de questionnements et de révélations. Souvent, je pénètre à l’intérieur d’un espace qui se trouve au-delà de ma compréhension, où les mots ne peuvent décrire ce que je ressens. »

Je crée souvent des performances de longues durées, lors desquelles j’exécute une action simple et / ou répétée qui m’oblige à me concentrer sur des mouvements ou des sensations subtiles. Cela me permet d’entrer dans des états de méditation ou de transe, durant lesquels je peux ressentir une dissolution du temps et de mon identité. Que je sois en train de peindre un mur pendant dix heures, ou que je sois en train d’écouter les battements du cœur de mon partenaire à travers mon dos, j’essaye toujours de décomposer ma réalité construite, ainsi que mon corps et mon esprit conditionnés.

Ainsi, mon souhait est d’expérimenter et de d’exprimer, de transmettre l’altérité, des mondes abstraits et fantastiques, mais je tente également de devenir intime avec la douleur de la nature  infinie de la vie et de notre mouvement inhérent entre la vie et la mort. J’ai un projet en cours sur l’intimité intitulé Inquiries on Intimacy (interrogations / enquête sur l’intimité) où je créé des performances dans lesquelles je maintiens des situations de proximité physique pendant des périodes prolongées pour explorer les problèmes que nous avons avec l’intimité et nos difficultés à être en relation avec les autres ainsi qu’avec nous-mêmes.

Je tente de contester les racines de notre engagement politique en créant un espace sacré et une expérience où je peux refuser les pressions de la société qui se manifestent à travers la construction du temps, les idéaux incarnés du capitalisme comme la production, le succès et la compétition. Mes performances visent à révéler la fragilité et la vulnérabilité afin d’exposer mon humanité comme une forme de résistance face aux répressions et aux contraintes sociétales et politiques.

Photos credit Sarah Meadows, courtoisie de Pacific Northwest College of Art "Inquiries on Intimacy #2” Portland USA 2014

Photos credit Sarah Meadows, courtoisie de Pacific Northwest College of Art “Inquiries on Intimacy #2” Portland USA 2014

 

Pourquoi les yeux rouges ?
J’ai porté ce maquillage, les yeux rouges, pour la première fois lorsque j’ai vu mon groupe de musique préféré « CocoRosie » à Portland aux États-Unis (c’est là où je vivais avant d’arriver à Paris). Ce sont deux femmes qui m’inspirent car elles sont pour moi comme des esprits libres dont les créations sont réellement connectées au monde de l’imaginaire. Pour moi, ce maquillage rouge me permet de me sentir libre parce que je place un masque sur mon visage, je crée un autre personnage. Mais aussi, ‘Laura’ est un personnage. Me colorier les yeux en rouge fait aussi partie d’un rituel de l’enfance, de la même façon que si je construisais une cabane avec des draps pour jouer avec mon imagination sans personne pour me dire ce que je dois être. D’une certaine manière, cela m’aide à créer un espace dans lequel je vais pouvoir tout simplement jouer.
Un jour, j’ai participé à un festival de danse, et une danseuse suédoise a proposé un exercice appelé « la thérapie du maquillage » : nous nous maquillions mutuellement les visages, puis nous effectuons quelques mouvements de danse (ou bien une improvisation structurée). C’était très intéressant parce qu’une fois le maquillage en place, je sentais que ma danse était plus libre, presque comme s’il me donnait du pouvoir, peut-être parce qu’il me libérait de cette volonté d’être « une bonne danseuse ».
Parfois, j’ai envie de pratiquer le « la thérapie du maquillage » dans ma vie de tous les jours en ornant mon visage d’un maquillage qui me permettrait d’aller bien intérieurement, qui me permettrait de me sentir libre, d’arrêter d’essayer d’être belle. Je pense que j’aurais alors beaucoup de rouge autour de mes yeux, et du brillant aussi, pour les étoiles.

Qu’as-tu fait comme études ?
J’ai d’abord étudié le théâtre. C’est arrivé bizarrement. Quand j’avais environ quinze ans, j’ai eu une révélation après la lecture d’un livre. J’ai senti que ma mission dans la vie était de vivre mes rêves. Je voulais être une actrice, mais je n’avais jamais fait de théâtre et j’avais peur de m’exprimer en public. J’ai pris mon premier cours de théâtre dans une compagnie qui travaillait le corps intérieur et qui nous entraînait à écouter ce que notre être intérieur avait besoin d’exprimer. Le jeu d’acteur était un des moyens pour laisser s’exprimer notre intérieur. J’ai adoré ce travail et je me suis senti chez moi, en sécurité avec ces gens ; j’étais aussi curieuse de découvrir ce que j’avais réprimé en moi pendant si longtemps.

Après le lycée, je suis allée aux États-Unis pour étudier le théâtre. J’avais peur, mais c’était mon rêve de vivre là-bas. Je me sentais appelée par le pays de ma mère. Cependant, il ne m’a fallu que quelques semaines pour que mes illusions et mes espoirs tombent. L’école de théâtre que j’avais rejoint était très loin de mon expérience en France et les gens semblaient vraiment égocentriques et peu sûrs d’eux. Je n’étais pas une très bonne actrice et cela me demandait un énorme effort pour dépasser ma peur. Encore aujourd’hui je ne comprends pas quel désir m’a permis d’entretenir cette certitude qu’un jour je serais actrice. J’ai aussi rapidement compris que je préférais m’exprimer avec mon corps bien plus qu’avec des mots, et j’ai commencé à prendre des cours de danses variées, de danse classique, de danse moderne. Je n’avais jamais dansé auparavant et j’étais maladroite, mes gestes n’étaient pas coordonnés et j’étais la pire élève de ma classe. J’avais honte de ma danse, surtout en danse classique.

J’attendais toujours d’être la dernière à devoir passer avant d’exécuter une chorégraphie devant tout le monde. Cependant, je me suis beaucoup épanouie et avec du recul, je comprends à quel point cela m’a forgé le caractère parce que j’ai eu le courage de faire ce que j’aimais même si j’avais honte de mon niveau comparé à celui des autres. Pour une raison étrange, j’ai toujours été entraînée par mes peurs et je les ai toujours affrontées.
J’ai passé trois mois dans un programme de théâtre intensif. J’ai travaillé avec 24 autres étudiants pendant trois mois tous les jours de 7 heures à 22 heures en suivant de nombreux cours, en créant de nombreux spectacles, en écrivant, en jouant et en dirigeant. Ce que je préférais, c’était de travailler dans un groupe, c’était comme une sorte d’expérience sociale. J’ai beaucoup pris confiance en moi à ce moment-là parce qu’on nous demandait d’expérimenter le plus de choses possibles et de prendre des risques. L’ambiance était aussi très encourageante car nous nous soutenions beaucoup. Une fois cette expérience achevée, j’ai pris un cours de politique avec un professeur de politique Pakistanais.

 

 Photo credit Xu Zheng Organe Paris 2015 (all the small black in white photos)

Photo credit Xu Zheng, Organe Paris 2015

 

Il s’appelle Naeem et il est devenu depuis un ami proche. Cette rencontre a été un moment-clé dans ma vie. Ce fut douloureux, mais j’ai beaucoup appris avec ce professeur. Naeem était un professeur peu conventionnel, il ne donnait pas un cours magistral classique, il voyait son cours comme une expérience anarchique. Nous nous asseyions tous en cercle et discutions des lectures qui nous avaient été assignées. J’ai beaucoup réfléchi sur sa façon d’enseigner, et je crois qu’il voulait nous faire ressentir la blessure du monde, à quel point la souffrance y était présente, et notre responsabilité dans la création de cette souffrance. Il voulait que nous ressentions la réalité de notre impuissance. Je l’ai énormément ressenti et ce fut dévastateur. C’est à ce moment que j’ai arrêté de vouloir « sauver » le monde et mes proches. C’était douloureux de réaliser à quel point mon désir de « sauver » le monde contribuait en fait à la souffrance globale. C’est ce que Naeem appelle parfois ‘whiteness’ que l’on peut traduire comme “le complexe de l’homme blanc”.

J’ai eu l’opportunité d’écrire de nombreuses dissertations dans lesquelles je faisais des parallèles entre ma vie et les mécanismes macro économiques et macro politiques.

Après avoir suivi ce cours, ma relation avec l’art a été transformée. J’ai commencé à effectuer des spectacles et des installations dans la rue, j’ai souhaité intégrer le spectateur dans mon travail.

[VIDÉO. Peformance by Mikko Hyvnönen and Laura Oriol | Filming by Adrien Brunetti | Editing by Adrien Brunetti and Gwendoline Descamps]

 

J’ai découvert le Butô lors de ma dernière année à l’université. J’écrivais avec Naeem en dehors du cours et j’avais déjà écrit une série de nouvelles très personnelles qui prolongeaient mes réflexions sur cet archétype de « l’ange » que j’avais et sur ce besoin que j’avais ressenti de vouloir sauver le monde.

C’est à la fin de ce travail avec Naeem que j’ai pris mon premier cours de Butô avec une danseuse française vivant aux États-Unis. Elle s’appelle Vangeline. Je ne savais pas grand-chose du Butô à ce moment-là. Ce cours m’a transformé. Nous avons effectué des exercices très physiques pendant une longue durée. C’était en plus mentalement éprouvant parce que je devais aller au-delà de ce qui était confortable pour mon corps, je ne pouvais plus être forte, je devais m’autoriser à être vulnérable. A un moment du cours, j’ai fait une découverte, j’ai réalisé que tous les murs que je sentais en moi et qui me coupaient de mon cœur et de ma vie pouvaient en réalité m’y connecter. Après cela, j’ai commencé à pleurer. J’ai senti que je m’effondrais / je me brisais ; pendant un moment j’étais libre. Je me suis sentie belle dans tout ce que j’étais, dans mes parties sombres, dans mes espoirs et dans mes hontes, j’étais belle, ma lutte était belle et je n’avais pas besoin de la cacher. La seule chose que je devais faire, c’était d’être là avec moi-même.

Est-ce que la violence dans le monde influence tes performances ?
Tout à fait. Je n’ai pas moi-même été plongée dans cette violence puisque j’ai grandi dans des lieux privilégiés et en sécurité. Je me tiens au courant par les livres que je lis et les médias, et par tous les gens que je rencontre et qui ont vécu la guerre, la pauvreté et la répression politique. Pour moi, l’individu est toujours lié au collectif et j’ai toujours pensé que la violence générale et la violence personnelle fonctionnaient dans la même logique.
Quand je pratique l’art de la danse Butô, je me connecte avec quelque chose qui me dépasse. Je sens que je me connecte à des énergies communes, à une conscience commune. Pour moi, dans la pratique de la danse Butô, nous œuvrons pour apprivoiser notre ombre (notre peur, notre douleur, notre honte, elles sont elles aussi, collectives).

Je souhaite (et c’est ce que j’espère pouvoir transmettre à mes élèves) que l’on arrive à voir et à ressentir qu’au fond de notre douleur, il y a un profond désir d’amour, et lorsque nous faisons face à nos peurs, lorsque nous écoutons nos douleurs, nous pouvons alors commencer à baisser nos barrières protectrices et nous laisser être dans la vulnérabilité. Et je crois que c’est là que l’on peut toucher sa puissance et sa force vitale.

Ma danse vise à prendre racine dans cet espace et à libérer la souffrance et la violence collective à travers mon corps, mes sensations et mon expérience.
Cela m’effraie de voir à quel point les humains ont infligé des actes de violence entre eux ; je me sens réellement impuissante. Parfois je me pose vraiment des questions sur les raisons pour lesquelles je suis en vie, si une telle part de mon existence est impliquée dans la création de la souffrance dans le monde.

Je me suis tournée vers l’art et la créativité parce que je pense que nous devons apprendre à entrer dans un espace créatif et à créer. Nous ne pouvons plus répéter seulement ce que nous savons et nous ne pouvons plus continuer à reproduire notre passé. Nous devons nous immerger dans l’inconnu et apprendre à nager dans ce bel océan qu’est notre imagination.

……………

Annotations de l’émission radio “Sur les épaules de Darwin’’ réalisée par Jean-Claude Ameisen sur France Inter, le 9 janvier 2016
“Il y aura chez le romancier le regret de ne pas avoir été un pur musicien et de ne pas avoir composé les Nocturnes de Chopin. L’écriture comme une forme de musique, la mémoire comme une forme de mélodie.”
“Vivre c’est comme achever un souvenir.”
“Nous avons vécu avant de naître, nous avons connu la vie avant que le soleil n’éblouisse nos yeux. Il y a un passé qui nous manque. Et ce passé qui nous manque, au moment où nous venons au monde est beaucoup plus ancien encore, il est immense.”
“Avant d’être né à nous même, nous sommes nés des autres. Et les autres sont une partie de nous. Nous sommes faits de l’empreinte de ce qui a disparu, de ceux qui ont disparu, nous sommes faits de la présence de l’absence.”
“Notre histoire devient aussi l’histoire des autres.”
“Qu’est-ce qui devrait nous tenir éveillés la nuit, les tragédies que nous pouvons prévenir et les injustices que nous pouvons réparer. Et si nous voulons prévenir et réparer et apaiser des blessures, il nous faut reconstruire une mémoire nouvelle, vivante, ouverte, qui donne sa place à chacun. Revisiter le passé pour le redécouvrir et le faire renaître.”
“La cérémonie de la danse perdue en Japonais, c’est l’Ankoku Butô. L’Ankoku Butô veut dire exactement en Japonais « la danse issue des ténèbres qui remontent à ras du sol, qui renaît, danse qui tente la renaissance ». La danse des ténèbres, quand au lendemain de l’occupation américaine fut enfin reconnue au Japonais le droit de parler des victimes des deux bombes se furent ces corps nus, ces corps couverts de cendres, hagards, cherchant à s’élever, à renaître sur le sol obscur du garage, sur le ciment poussiéreux de la cave, dans la limite du couvre-feu des ruines. […] Il ne faut jamais oublier, mais ceux qui ont vu ne parlent plus, ne transmettent plus, n’ont jamais pu. Comment témoigner, comment donner vie à ce qui demeure en nous, à ce qui a disparu, à la présence de l’absence. Il y a la danse des ténèbres et il y a l’écrit.”
“Écrire c’est appeler. […] Le futur est crypté, c’est l’appel. […] Écrire ce n’est pas transmettre, c’est appeler.”

 

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