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Interview à Marciano Romaric KENZO CHEMBO
parue dans Global Journalist (version originale en anglais)
Par Laura Welfringer, le 10 Décembre 2014

“Certains ont détruit ma maison et ont arrête mon petit frère afin d’obtenir des renseignements me concernant. Nous n’avons toujours pas de nouvelles de mon frère à l’heure qu’il est.”

Marciano Romaric KENZO CHEMBO (photo Muzaffar Salman)

Marciano Romaric KENZO CHEMBO (photo Muzaffar Salman)

Fut un moment Marciano Romaric Kenzo Chembo n’aurait pas pu imaginer que son dévouement au journalisme démolirait sa famille et le forcerait à fuir son pays natal, la République Centrafricaine.
Avant la prise de pouvoir de François Bozizé en 2003 des journalistes étaient parfois censurés et suspendus, mais il était possible de parler des violations de la liberté de la presse. Depuis l’arrivée de Bozizé au pouvoir les menaces sont devenues plus sérieuses.
Il a fallu plusieurs années avant que Kenzo Chembo réalise l’importance de cette hostilité envers les journalistes. Au fil des années, il est devenu journaliste, producteur et présentateur de la station de radio Ndeke Luka. La station appartient à la Fondation Hirondelle, une organisation suisse spécialisée dans la création de médias indépendants en zones de crise.
Kenzo était responsable du programme journalier «A vous la parole », dans les rues de la capitale, Bangui, afin de recenser les opinions des gens ordinaires concernant l’actualité. « Je passais en revue toutes sortes de questions ; sociales, économiques, militaires ou religieuses » dit-il.
Les autorités locales considéraient que le franc-parler de Kenzo était subversif et proféraient des menaces et des intimidations continuelles envers lui et sa famille. Ces menaces devenaient de plus en plus fortes après un reportage de Kenzo sur une tentative supposée de Teddy, fils de Bozizé, d’enterrer vivant deux de ses amis qu’il soupçonnait d’une liaison avec sa femme. A cette époque, Chembo a réalisé qu’il n’était plus en sécurité.
Il est parti de RCA pour venir en France en 2012 au moment même ou le pouvoir de Bozizé était mis en question par une offensive des militants Seleka, de prédominance musulmane. Bozizé et sa famille ont été eux-mêmes obligés de s’exiler en mars 2013, alors que le pays entrait dans une guerre civile entre les Seleka et les militants anti-Balaka, à prédominance chrétienne.

Kenzo, 34 ans a parlé avec LW de Global Journaliste concernant ses actions contre la censure, des difficultés de son exile et de son adaptation à sa nouvelle vie :
Global Journalist : Comment étiez-vous touché par les pressions sur l’information ?
Kenzo Chembo : Mon programme à la radio était la bête noire des autorités politiques de la RCA. On m’accusait d’être trop curieux et subversif. Plusieurs fois des ministres sont arrivés au studio proférant des menaces. J’ai également reçu des menaces sur mon téléphone fixe et j’ai dû changer de numéro plusieurs fois. J’étais obligé de fuir ma maison et me réfugier où je pouvais. Les menaces sont devenues plus intenses entre 2011 et 2012. Je ne pouvais même pas sortir en voiture le soir. Le directeur de la station m’a demandé de cesser le programme. J’ai été agressé deux fois. La première fois j’ai été battu par deux inconnus en quittant le studio vers 19 h. Deux mois plus tard j’étais agressé près de chez moi.

Central African Republic’s then president Francois Bozizé, pictured at a 2011 conference in Equatorial Guinea (AP Photo/Rebecca Blackwell).

Central African Republic’s then president Francois Bozizé, pictured at a 2011 conference in Equatorial Guinea (AP Photo/Rebecca Blackwell).

GJ : Quel incident précis a provoqué votre fuite ?
Kenzo Chembo :  Le jour où j’ai parlé de l’incident concernant le fils de Bozizé qui a failli enterrer vivant deux de ses amis, celui-ci m’a appellé sur mon téléphone et a envoyé des gens chez moi. Il jurait de me tuer tôt ou tard. La pression augmentait sur moi et sur ma famille. Mon père a quitté le domicile et ma mère a perdu son travail. Le fils de Bozizé et ses amis avaient des contacts au tribunal de grande instance de Bangui et il m’ont incité fortement à quitter le pays si je voulais échapper à la mort. Quand je me suis rendu compte que ces menaces étaient sérieuses, j’ai décidé de partir.
GJ : Comment étiez-vous affecté par le conflit entre les milices de la Seleka et les anti-Balaka ?
Kenzo Chembo : Je suis parti avant l’arrivée au pouvoir de la Seleka en me disant que j’allais revenir à la chute de Bozizé. Malheureusement trois jours après la chute de Bozizé quand les milices de la Seleka ont pris le pouvoir en mars 2013, ils ont découvert que j’avais produit une émission les dénonçant. Certains ont détruit ma maison et ont arrêté mon petit frère afin d’obtenir des renseignements me concernant. Nous n’avons toujours pas de nouvelles de mon frère à l’heure qu’il est.
GJ : Est-ce que votre famille vous a suivi en exil ?
Kenzo Chembo : Non, avant que je ne parte pour la France ma compagne m’a quitté, avec nos enfants car elle pensait qu’ils étaient en danger. Aujourd’hui la seule connexion que j’ai avec la RCA est ma mère car elle dit qu’elle ne quittera jamais le pays. Elle est toujours dans le camp des déplacés à l’aéroport de Bangui.

Seleka Muslim militias drive through Bangui, Central African Republic Jan. 27, 2014. (AP Photo/Jerome Delay)

Seleka Muslim militias drive through Bangui, Central African Republic Jan. 27, 2014. (AP Photo/Jerome Delay)

GJ : Comment avez-vous quitté Bangui ?
Kenzo Chembo : Je voyageais la nuit. J’ai rasé ma tête et je me suis habillé comme un travailleur. Je ne portais rien avec moi sauf un petit sac de mendiant, et il a fallu que je voyage avec un véhicule de marchandise. Avant ça j’ai dû faire 75 kilomètres à pied afin de quitter la capitale et éviter tous les contrôles de police. J’ai pris une fausse identité jusqu’à mon arrivée à la frontière.
GJ : Comment est votre vie maintenant ?
Kenzo Chembo : Ça a été très difficile. Quand soudainement on est obligé de vivre loin de chez nous, en laissant derrière nous notre famille, notre travail, toute la vie que nous avons construite, nous avons le cœur brisé, même si nous avons pu nous trouver un l’abri dans un autre pays. Il faut tout recommencer, ce qui est encore plus difficile quand on est africain car les gens ont des préjugés. Quand je suis arrivé en France j’ai été accueilli par un compatriote. J’y suis resté deux mois avant devenir un sans-abri. Ensuite je suis tombé malade et j’ai dû passer six mois à l’hôpital. A ma sortie de l’hôpital j’ai entendu parler de la MDJ où l’on a pu m’héberger et me laisser continuer mon travail de journaliste. J’écris bénévolement pour le journal « L’œil de l’exilé » et je continue à collaborer à quelques journaux de la RCA.
GJ : Pensez-vous retourner chez vous ?
Kenzo Chembo : Mon pays me manque mais les conditions ne sont pas encore réunies pour que je puisse y retourner. D’abord parce que le pays est otage des milices Seleka et anti-Balaka. De plus il n’y a aucune sécurité dans le pays. Cette année quatre journalistes y sont morts dont une française, Camille Lepage. Ceci montre clairement la dangerosité ambiante et le manque de liberté de la presse.

 

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