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Propos recueillis par Léon Kharomon

Dans « Papaoutai », le tube planétaire de Stromae, la guitare solo jouée tout en finesse entre le synthé et l’accompagnement porte sa marque. Dizzy Mandjeku est l’un des virtuoses encore vivant de la musique congolaise. Il est fier d’impulser depuis quelques temps un mouvement où la guitare congolaise, après avoir conquis toute l’Afrique musicale, tente de se faire une place dans la chanson française. Que ce soit dans le Rap de Youssoufa, comme dans « Les disques de mon père », ou dans « Sapés comme jamais », le carton actuel de Maitre Gims, ou chez l’éclectique Samy Baloji, le rappeur installé en Belgique, la touche congolaise fait recette. Invité par la Fondation Cartier à l’exposition « Beauté Congo » à Paris, Pierre Evariste Dieudonne, alias Dizzy Mandjeku, sous sa double casquette d’auteur-compositeur et d’arrangeur, nous livre les secrets de ce style congolais reconnaissable parmi mille.

Le virtuose lors d’une session radio à la Fondation Cartier à Paris autour de l’expo « Beauté Congo » ( Photo Léon Kharomon).

Le virtuose lors d’une session radio à la Fondation Cartier à Paris autour de l’expo « Beauté Congo » ( Photo Léon Kharomon).

Léon Kharomon : Nous sommes venus visiter l’exposition Beauté Congo ici à la Fondation Cartier à Paris et avons eu la chance de tomber sur vous, un monument de la musique congolaise. Vous disiez tout à l’heure qu’un de vos mentors, c’était Franco Lumbo , mais aussi Nico Kassanda. Que pouvez-vous nous dire sur cette génération de grands guitaristes qu’a connus le Congo-Kinshasa.
Dizzy Mandjeku : Je me dis que j’ai eu beaucoup de chances d’écouter ces géants de la musique congolaise. Si, je dis Franco c’est un de mes mentors, mais j’étais plus branché Tino Baroza et Nico. ( Nico Kassanda, Ndlr). Entre temps, j’écoutais Franco aussi, j’écoutais Papa Noël (NEDULE, dit « Papa Noël » Ndlr) aussi. Donc, dans les années 64 quand j’ai commencé à apprendre,ce sont ces gens que j’écoutais. Et puis, j’avais la chance d’avoir un professeur belge qui jouait du jazz et du blues. Mon frère, Mauro Mandjeku, m’a appris deux, trois accords. Mais lui voulait faire un quatuor pour jouer du jazz. Alors, il m’a invité chez lui. Quand j’ai joué ce que je savais jouer, c’est-à-dire «Be sane Muccho », avec des accords, si tu me vois rire… ( rires ), Monsieur est devenu tout rouge ! Alors, lui a commencé à m’apprendre véritablement ce que c’est la guitare moderne. Donc, c’est à partir de ce monsieur là, et en écoutant la rumba, que je me suis formé. J’ai eu la chance aussi de côtoyer quelqu’un comme Guyvano Vangu Jean-Paul que je n’oublierai jamais et qui était mon chef d’orchestre dans le Festival Maquisard. Quelqu’un qui avait eu l’opportunité de remplacer Dr Nico. Moi, j’étais le guitariste mi-soliste, Mavatiku accompagnateur et Johny Bokossa, le grand frère de Chékain comme bassiste. Pour moi, c’était un atelier d’écouter Guyvano jouer. C’est quand j’étais encore aux études à Mbandaka. J’écoutais « Lyly, mwana Quartier » de Guyvano, j’avais la chair de poule. Et j’ai eu la chance d’avoir avec eux un même mentor. L’écouter, c’était un atelier vivant pour moi.
LK : Pour vous qui êtes connaisseur de la guitare, qu’est ce qui explique qu’aujourd’hui la guitare congolaise est répertoriée comme une guitare « typique », au même titre que la guitare espagnole par exemple ?
DM : C’est parce que nous avons un style particulier à nous. Et ici, je veux dire que tous les guitaristes congolais doivent remercier un monsieur, un aristocrate belge qui s’appelle Bill Alexandre. Ce monsieur est venu chez nous dans les années 40, 50. Il faisait partie de l’orchestre de la Sabena qui envoyait des musiciens de Jazz à Kinshasa ( ex Léopoldville).
LK : C’était l’époque des Wendo…
DM : Oui, mais, les Wendo, c’était l’époque d’une musique typique au pays. Mais, ce monsieur, c’est lui qui a fait que les guitaristes congolais aujourd’hui sont presque tous des virtuoses. Je peux vous citer les Dali kimoko, les Diblo Dibala, les Alain Makaba, les Felix Manuaku, Les Niawu, les Bongo Wende, un guitariste comme Popolipo, tous, ce sont des virtuoses, parce qu’on vient de cette école là. Ce monsieur a emmené une guitare qu’on appelait Lepson Gibson et il a joué pour la première fois dans la chanson, si vous vous rapellez « ah baninga ba ngai nasala ko boni… »,le son pur que vous entendez dans la guitare là, c’est lui. C’est lui qui a inspiré tout le monde. C’est lui qui a fait que les guitaristes congolais- à l’époque on pensait que c’était les Jimmy et autres qui jouaient de la guitare folklorique typique, mais lui est venu avec la guitare moderne. C’est lui qui a inspiré les Tino Baroza, les Niko, etc…Donc, on a commencé par là. C’est ce qui a fait qu’on a beaucoup de guitaristes virtuoses. C’est la chance qu’on a eu d’avoir ce monsieur. On est tous dépendant de ce monsieur là.
LK : Vous commencez votre carrière en quelle année et dans quel groupe ?
DM : J’ai commencé l’apprentissage avec mon frère ainé en 1964. J’étais encore aux humanités. Mon père était médecin, en ce moment là il était assistant médical. On l’a muté à Mbandaka. C’est à Coquilhatville que j’ai appris la guitare avec monsieur Vanbroust Eghen. Lui, il était touche-à-tout. Il était le contemporain du plus grand guitariste belge de tous les temps, Réné Thomas et de Django Renhardt. C’est lui qui m’a appris à jouer des chansons de Montgommery. Ça, c’est en 1964. Mais en 1966, j’étais déjà à l’université Lovanium (Louvain). Autant que les Ray Lema, les Paki Lutula. Et c’est à ce moment que j’ai formé un orchestre avec Ya Lokombe Camille. Et avec ceux qui deviendront plus tard les musiciens des Grands Maquisards comme Nkodia Franck qui est mort, Bopol Masiamina. J’ai créé mon orchestre qui s’appelait Nouvel horizon. C’était à Kinshasa. A côté de moi, il y avait Yosa Taluki, le guitariste qui était dans le «Diamant bleu » après le départ de Guivano pour l’African Fiesta. Il y avait aussi Mayansi, leur trompettiste et leur chef d’orchestre. Moi j’ai formé mon orchestre et le Vieux Moyina est même devenu mon contre-basiste à ce moment là. Donc, j’ai commencé comme ça. Un orchestre de quartier. Mais en 1968, j’ai fait partie de l’orchestre de Johnny Bokelo. Grand guitariste de variétés. Parce qu’en ce moment là, Philo Kola qui le faisait est parti dans l’African Fiesta. Cesquin Molenga est parti dans l’African Fiesta. J’ai commencé à répéter chez le Vieux Diunga Djeskain dans Super Negro. Il y avait un drummer là-bas, Jeff, qui est allé dire à Johnny Bokelo : « Il y a un garçon qui étudie à Lovanium (Louvain) et qui joue de la guitare comme Raymond Brent. Voilà encore un de mes mentors. On m’appelait petit Raymond Brent en ce moment là. C’est ainsi que j’ai commencé dans Konga 68. Si vous vous rappelez la chanson « Tambola na mokili diye, omona makambo » c’est Portos qui jouait la guitare rythmique, c’est moi qui bougeais son levier, parce qu’il ne savait pas faire au même moment le vibrato. ( Rires )
LK : Et après vous évoluez comment ?
DM : La même année, il y eut l’orchestre « Les Maquisards », « Le Festival des Maquisards… »
LK : Avec Ntesa Dalienst ?
DM : Non, d’abord l’orchestre de Rochereau. Retour de Montreal, l’orchestre s’est rebellé. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé là-bas. J’entre pas dans les cuisines intérieures. Les musiciens ont quitté. Michelino, Guyvano, Johnny Mokusa, Sam Mangwana ont quitté l’African Fiesta (de Rochereau, Ndlr). Et ils ont formé avec l’appui de Monsieur Ilosono, qui était le secrétaire particulier de Mobutu, l’orchestre « Festival de Maquisard ». Et un jour, nous nous sommes rencontrés à la cité de l’OUA, en 68, lors d’une réunion de chefs d’Etats africains. Il y avait tous les 4 grands orchestres de cette époque là : Ok. Jazz qui jouait avec Kobantou et le Konga Succès qui jouait avec le Festival de Maquisards. Mais comme ils cherchaient un guitariste de Variétés, alors que moi j’étais guitariste de jazz, ils ne m’ont pas accepté. Mais quand ils m’ont vu jouer avec Bokelo, tout le monde me dit d’attendre un peu…( rires )
LK : C’est dire qu’à l’époque, on était très pointilleux : on faisait une nette distinction entre guitariste de jazz et guitariste de variétés.
DM : Oh, oui !
LK : Mais aujourd’hui, on ne fait plus cette différence…
DM : Il y a eu Jimmy Yaba dans Zaïko par exemple qui faisait aussi…(guitariste de Jazz..) Mais aujourd’hui, les choses ont changé. (ça fait plus de trente ans que je vis en Europe). On m’a engagé dans le Festival de Maquisard, le lendemain, c’était un samedi. On quitte la cité de l’OUA,on me fixe rendez-vous à Bandal, chez la deuxième femme de Monsieur Ilossono, Maman Jeannine, et là je rencontre le grand patron, qui me donne tout ce que je veux : un scooter, du mobilier, etc..A ce moment là, j’étais toujours étudiant à Lovanium (Louvain). C’est comme ça que j’ai commencé dans le Festival des Maquisards.
LK : Quels sont les meilleurs souvenirs de votre carrière ?
DM : Justement, l’année d’après, en 1969, notre patron (M.Denis Illossono, Ndlr) a eu des problèmes politiques. C’est lui qui avait Vis-à-vis, Un-deux-trois, à l’époque Alex Bar…
LK : C’étaient ses propriétés, Vis-à-Vis, Un-deux-Trois » ?
DM : Je ne sais pas s’il louait ou si ça lui appartenait en propre ? Mais le fait est que nous étions bloqués lors d’une tournée à Mbuji Mayi. Et à partir de Mbuji –Mayi, c’était sauve-qui-peut, chacun devrait rentrer à Kinshasa comme il l’entendait. Moi, j’ai eu la chance de partir avec un avion militaire. Arrivés à Kin, on a commencé à faire des répétitions. On répétait déjà depuis Mbuji-Mayi. Mais, les ténors de l’orchestre, comme Michelino, qui était quelqu’un de très important dans l’orchestre, un des plus grands compositeurs, est parti dans l’African Fiesta. La section cuivre, ils sont partis dans l’African Fiesta, les Barami, sont partis dans l’OK Jazz. Toute l’ossature est partie. Ce qui fait que je suis resté avec Dalienst, Diana et Lokombe et on s’est dit : On continue ! C’est à partir de ce moment que je me suis vraiment éclaté à la guitare. 1969, avec mon jeune frère, Majeda. On avait aussi un ex aequo comme Attel Pierre, Emile Mbumba. L’African Fiesta, c’était vraiment l’émulation entre nous. Si vous écoutez toutes les chansons qu’on a faites, les Delia, Obotama mobali ndima pasi, les Maria Mboka, les Jaria…
LK : C’était sous ton doigté ?
DM : Majeda et moi. On se partageait moitié-moitié. Après ça, il y a les frères Soki qui sont venus me trouver. Ils m’on dit : nous voulons que tu nous arranges nos morceaux comme tu le fais dans le Grand Maquisard. C’est ainsi que j’ai arrangé les morceaux comme « les Getou Salay, comme les Musoso, etc…avec Shaba Kahamba.
LK : Donc, vous avez aussi une casquette d’arrangeur…
DM : Tout à fait. Jusqu’aujourd’hui. Ecoutez ce que j’ai fait avec les trois anges de Choc Stars : Pauvre Pasteur Debaba, Carlyto, le frère en Christ, et Defao . Ecoutez le Bouda de Oro, je me suis vraiment éclaté la dessus.
LK : En dix minutes, ce sera impossible de résumer votre très longue carrière. Mais une question que je ne pourrais manquer de vous poser : c’est en lisant un journal hier, Le Monde, où l’on parle de la musique congolaise. On a remarqué que la guitare congolaise, après avoir conquis pratiquement toute l’Afrique, est en train de s’implanter dans la musique moderne en Europe. A travers des artistes de rap, des artistes de variétés.
DM : Oui, tout à fait. Come avec Samy Baloji…
LK : Oui, en Belgique, on peut citer aussi Stromae..
DM : Oui, c’est moi qui suis co-auteur et co-arrangeur de « Papaoutai ».
LK : Un succès mondial… On a retrouvé la touche de la guitare congolaise. Mais, il y aussi Maïtre Gims, qui a fait un clin d’œil dans deux morceaux de son nouvel album ( « Mon cœur avait raison », Ndlr).
DM : Je suis précurseur dans ce mouvement, et je suis content que Maître Gims le fasse.
LK : Il y a aussi Youssoufa , le fils de Tabu Ley qui fait ça… dans ( Les disques de mon père). On parle même d’une « congolisation » du rap français.
DM : Absolument. Et je suis fier d’avoir impulsé ce mouvement. Vous avez vu les awards que Stromae a gagnés!
LK : En deux mots, sur le plan technique, qu’est ce qui fait la particularité de cette guitare dite «congolaise »?
DM : Ecoutez. La guitare congolaise demande beaucoup de dextérité. En fait, ce qu’on appelle « Seben », c’est-à-dire le moment que les Cubains appellent Mambo …-je viens de Cuba et de Colombie où je viens d’ajouter aussi de la musique congolaise. Et la semaine prochaine mon orchestre « Oyemba » joue, avec un orchestre cubain. Justement, je « congolise » aussi la musique cubaine. ( rires).
LK : Donc, le projet continue..
DM : Oui, ça continue. Je suis vraiment content que les Jeunes rentrent là-dedans Je disais, pour ne pas perdre le fil des idées. Cette guitare demande beaucoup de virtuosité. Et nous nous basons sur le folklore. Les anciens, c’est-à-dire, les Franco, les Nico l’ont impulsé. Quand vous écoutez un sebene mutwashi de Nico ,c’est magnifique. Quand vous écoutez un sebene bakongo chez Franco, c’est magnifique. Et puis, les jeunes, nous sommes venus. Et on a ajouté, on a ajouté…et c’est ce qui fait que cette guitare a une particularité, une identité. Les autres Africains nous ont copiés.

Cliquez sur le lien  ci-dessous pour écouter l’interview audio avec l’artiste : 

Dizy Mandkeku : Interview par Léon Kharomon

 

 

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