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[Par Sékou Chérif DIALLO]

La programmation des politiques publiques repose sur des données, autrement dit des statistiques fiables permettant une meilleure orientation des actions de développement. En Guinée, la fiabilité des données statistiques laisse à désirer. Il faut rappeler que toutes les enquêtes socioéconomiques réalisées par l’Etat guinéen ont bénéficié du financement extérieur principalement du PNUD. Dans le cadre de l’élaboration du document de vision stratégique intitulé : Guinée vision 2035, une enquête a été réalisée pour servir de socle à ce document stratégique. Je faisais partie de l’équipe chargée de collecter les données (volet qualitatif de l’enquête). Fidèle à ma discipline et à la rigueur d’un travail de recherche, j’ai été stupéfait de constater, après la publication du rapport provisoire, le rajout d’affirmations attribuées aux enquêtes qui ne figuraient pas dans le rapport déposé par notre équipe à l’institut national de la statistique. Parmi ces affirmations, on retrouvait celle-ci : « Tous les acteurs interrogés saluent les mesures prises par les nouvelles autorités pour stabiliser le cadre macroéconomique de l’économie guinéenne et atteindre le point d’achèvement de l’initiative des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), ce qui a permis de « réduire des deux tiers, le stock de la dette » a affirmé un des responsables du secteur économique. Ils apprécient les performances réalisées dans la gestion de la politique monétaire, notamment la stabilisation du Franc guinéen par rapport aux devises étrangères. » (page 146, Enquête Nationale sur les Aspirations des populations (ENAPGUI)).

Sékou Traoré le ministre guinéen du plan face à la presse le 23 décembre 2013 pour annoncer le lancement du troisième recensement général de la population. Source: www.guinee24.com

Sékou Traoré le ministre guinéen du plan face à la presse le 23 décembre 2013 pour annoncer le lancement du troisième recensement général de la population. Source: www.guinee24.com

Cet exemple parmi tant d’autres, démontre la légèreté mais aussi la manipulation des données par les autorités guinéennes à des fins politiques. Récemment, les résultats du dernier recensement de la population de 2014 réalisé par cet organisme public a fait couler beaucoup d’encre dans les milieux politiques et d’observateurs de la politique locale. Avec un budget de 7,9 millions de dollars US, le troisième recensement général de la population (après celui de 1983 et 1996) est celui qui a suscité plus de polémiques et de contestations. Dans un environnement politique caractérisé par l’exaspération des suspicions entre acteurs politiques, l’Etat a été accusé à tort ou à raison d’avoir trafiqué les résultats du recensement général de la population à des fins électoralistes. Selon l’opposition, il y aurait une implication politique dans le processus. Comme en témoigne cette réaction du chef de file de l’opposition Cellou Dalein Diallo « On vient de terminer un recensement qui note encore une fois qu’on est attaché à exclure une partie des guinéens de la Guinée. Ceci est une pratique courante du RPG (le parti au pouvoir) et de Monsieur Alpha Condé. Ce recensement montre qu’on ne veut recenser comme guinéens que les militants du RPG. Des centaines de milliers n’ont pas été recensés parce qu’ils appartiennent à l’opposition ou à une ethnie. Nous allons mettre en évidence ce recensement discriminatoire qui est organisé par le RPG. »
Les chiffres qui dérangent
En 1996 la population de la Guinée était de 7 156 406 habitants. Par arrêté ministériel daté du 13 juin 2014, le ministre du plan publiait les résultats préliminaires du troisième recensement général de la population et de l’habitation. Et on peut lire ceci : « Le dépouillement des fiches récapitulatives du troisième recensement général de la population et de l’habitation effectué du 1er mars au 2 avril 2014 sur toute l’étendue du territoire national a donné un total de la population résidante (y compris les étrangers) de 10 628 972. »
Cependant, ces résultats sont en contradiction avec toutes les estimations issues des projections démographiques ou encore des enquêtes réalisées par d’autres organismes. Par exemple, selon les données de la Banque Mondiale, la population de la Guinée était estimée à 11,75 millions en 2013. Quant au PNUD, on estime à 11,45 millions d’habitants en 2013. Dans le troisième document de stratégie de réduction de la pauvreté élaboré par l’Etat guinéen, daté de mars 2013 et soumis au FMI en juillet 2013, on peut lire ceci : « La démographie de la Guinée est caractérisée par une croissance rapide de la population et marquée par de fortes disparités régionales. En effet, la population totale est passée de 9,7 millions d’habitants en 2007 à environ 11,3 millions en 2012, soit un taux de croissance annuel moyen de 3,1% (équivalant à un doublement tous les 22,5 ans). » De même, dans le document de plan-cadre des nations unies pour l’aide au développement (PNUAD) pour la Guinée de 2013-2017, la population du pays en 2010 était estimée à 10.95 millions et 1.6 million dans la zone de Conakry.
Plus surprenant encore, dans ces résultats selon l’opposition, c’est l’accroissement « injustifié » de la population dans la région de kankan qui est connue être le bastion politique du pouvoir actuel et le décroissement dans les zones réputées favorables à l’opposition, notamment en Moyenne Guinée (Labé et Mamou) et dans la zone de Conakry. La région de kankan (1 986 329) apparaît comme la plus peuplée de la Guinée avec une addition de près de 1 million d’habitants depuis le recensement de 1996.
Avec une population totale de 7 156 406 habitants en 1996, le poids démographique de chaque région administrative se présentait comme suit : Nzérékoré (18,8%), Conakry (15,3%), Kankan (14,1%), Kindia (13%), Labé (11,2%), Mamou (8,6%) et Faranah (8,4%). Selon un spécialiste interrogé sur la question, « Conakry, qui ne comptait que 38 500 personnes en 1950, a bénéficié de l’exode rural vers la ville pour atteindre 42 000 âmes en 1954. Près de 30 ans plus tard, la ville abritait 710 000 personnes (selon le recensement de 1983). En 1996, Conakry entrait dans la catégorie de villes de plus de 1 million de personnes et au dernier recensement de 2014 ce nombre est porté à 1,6 million. Ainsi, Conakry a mis plus de 30 ans pour ajouter 900 000 personnes à sa population. C’est l’exploit que la région de Kankan vient de réaliser en deux fois moins de temps sans avoir les atouts physiques, économiques et politiques de Conakry. De 1996 à 2014, soit 18 ans, la région de Kankan a ajouté 974 685 personnes (96,34%) sans évènement démographique majeur. Du coup, Kankan a doublé sa population (qui passe de 1 million d’habitants à presque 2 millions d’habitants) »

Face aux différentes critiques après la publication de ces résultats, le 16 juillet 2014 le directeur technique du recensement au ministère du plan Mamadou Bandjan Diallo a tenté sans véritablement convaincre de donner des justificatifs sur le peuplement rapide de la région de Kankan. Selon lui , ce n’est pas obligatoire que la population de la capitale soit supérieure aux populations des autres entités administratives. Il souhaiterait qu’on regarde au niveau de chaque sous-préfecture l’effectif de la population et qu’on s’intéresse aux activités qui y sont menées. Dans un premier temps, il n’y a pas d’explications sur l’accroissement ; mais on peut penser que les activités minières pratiquées dans l’ensemble des cinq préfectures qui composent la région de Kankan, y sont pour quelque chose. »

Il faut cependant rappeler que lors du lancement des opérations de recensement, Anthony Oheming Bohama, coordinateur du Système des Nations-Unies en Guinée avertissait les uns et les autres en ces termes : « Il ne s’agit pas de politique mais de recenser les populations pour permettre aux investisseurs d’avoir des données fiables…On aimerait connaître où se concentrent les populations pour construire des écoles, des hôpitaux et des routes. » C’est pour dire qu’en Guinée tout est vu sous l’angle de la politique.

 

 

 

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