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[Par Hicham MANSOURI]

Comment informer dans des pays totalitaires avec des dérives autoritaires et des dirigeants autocrates ? Tel a été le sujet traité, dimanche dernier, dans le cadre de l’évènement « Le Monde Festival ». Les directeurs et rédacteurs en chefs de trois journaux (Russie, Pologne et Algérie) ont apporté leurs témoignages et points de vue dans une rencontre animée par Sylvie Kauffmann, éditorialiste et ancienne directrice de la rédaction du Monde.

Sylvie Kauffmann, Jaroslaw Kurski, Evguenia Albats et Omar Belhouchet Crédits photo : Lisa Viola Rossi

Sylvie Kauffmann, Jaroslaw Kurski, Yevguenia Albats et Omar Belhouchet
Crédits : Lisa Viola Rossi

Quelles sont les conditions de travail dans vos pays ?

L'hebdomadaire Gazeta Wyborcza Source : nexto.pl

L’hebdomadaire Gazeta Wyborcza
Source : nexto.pl

Jaroslaw Kurski, directeur de Gazeta Wyborcza en Pologne

« En Pologne, les médias publics ont été transformés en outil de la propagande »

En Pologne, il n’existe pas une réelle séparation des pouvoirs. Il n’y a que le pouvoir exécutif. Les médias publics ont été transformés en outil de la propagande. C’est le ministre du Trésor qui désigne les chefs de la télévision publique. En décembre dernier, 50 journalistes ont été virés. Les outils de répression contre l’opposition sont les renseignements et les médias publics. On peut filmer un opposant et diffuser ses images dans la télévision. Il est accusé par les médias avant d’être accusé par la justice.

Yevgenia Albats, rédactrice en chef de l’hebdomadaire indépendant Novoye Vremya en Russie

« Poutine a besoin d’informations pour éviter les erreurs du passé »

Je suis rédactrice en chef d’un magazine qui avait été créé par Staline en 1943 comme outil de propagande du régime communiste puis pour le KGB. A partir de 2007, nos anciens propriétaires ont totalement remodelé le magazine pour devenir  assez similaire à Newsweek. Ce n’est pas facile en Russie.  Il y a une semaine,  je suis allée interviewer l’un des plus anciens politiques. Je lui ai demandé « pourquoi vous ne parlez qu’à des journalistes que vous payez ?».  Il m’a répondu « car  vous représentez un magazine ennemi ! ». C’est la première fois, depuis la chute de l’Union soviétique, qu’on me dit une chose pareille !

J’ai vécu l’époque soviétique,  je sais que les choses étaient pires. Il ne reste que deux magazines indépendants, une chaîne de télé indépendante et une station radio. Le reste est détenu par le pouvoir ou par les sociétés de l’État.

La démocratie a besoin d’informations et d’analyses pour éviter les erreurs de la bureaucratie soviétique. Poutine en a aussi besoin pour éviter les erreurs du passé.

Omar Belhouchet, directeur du journal algérien El Watan

El Watan a été créé par un groupe de journalistes en 1990. Jusqu’à cette date,  il n’y avait que les journaux de l’État. Nous sortions de l’Union soviétique et du Parti unique. Les deux premières années ont été magnifiques. On a proposé aux lecteurs un autre journalisme en s’inspirant de l’expérience du journal Le Monde. Malheureusement, les choses ont tourné rapidement au drame. Avec la victoire du FIS (Front Islamique du Salut), plus de 100 journalistes ont été tués. C’était le plus grand nombre d’assassinats au monde. Après chaque enterrement, on faisait le serment de continuer.  On dit aux islamistes : on continue de travailler. Se battre pour vivre et contre le pouvoir. On est entre le marteau et l’enclume. Entre les islamistes et les militaires. On avait une vie semi-clandestine car il fallait changer d’appartement et de voiture. Mais tout cela a forgé en nous une résistance. La résistance au pouvoir et aux islamistes. Nous vivons aujourd’hui un véritable enfer avec la bureaucratie de l’État qui veut museler le journalisme et empêcher les points de vue divergents. Le pouvoir a compris que jeter en prison des journalistes est contre-productif, surtout avec l’appui de l’opinion publique et la presse internationale.  Aujourd’hui, il joue sur les questions économiques et financières. On a eu près de 200 procès. L’objectif c’est que les journalistes passent beaucoup de temps dans les tribunaux pour se fatiguer et surtout pour se décourager. Avec Al Khabar, notre journal est privé de la publicité publique et institutionnelle qui est monopolisée par l’Etat. Depuis 1994, le pouvoir a osé franchir le pas en interdisant aux entreprises publiques, via les menaces du fisc, d’acheter des espaces publicitaires dans ces deux journaux. Il y a une guerre continue menée contre les médias libres qui veulent proposer un journalisme de qualité.

Comment faites-vous pour informer dans ces contraintes tout en évitant les sanctions ? Faites-vous de l’autocensure spontanée?

Le journal indépendant Novoye Vremya Source : 4imn.com

Le journal indépendant Novoye Vremya
Source : 4imn.com

Yevgenia Albats : Je ne crois pas aux lignes rouges. Jamais, jamais ! Il y avait beaucoup de censure à l’époque soviétique. J’ai maintenant 58 ans.  Il serait mieux pour moi de quitter le domaine du journalisme et d’aller enseigner. Il y a quelque chose qui est important à connaitre pour un journaliste d’investigation. Vous devez prendre une décision très simple : vous ne serez jamais riche dans votre vie. Vos amis vont arrêter de vous appeler. Mais les gens dans la rue vont vous reconnaître. Je ne vois pas comment un journalisme de qualité peut exister avec des lignes rouges. En début d’année, on a publié un dessin de Poutine où il dit “je n’ai pas d’argent”. On a reçu un avertissement d’un agent. Chaque semaine, même chaque seconde,  je ne comprends pas comment je reste encore en vie. Une amie journaliste a été assassinée. Chaque vendredi je me dis “ c’est super,  j’ai publié un autre journal”.

Pour la publicité en Russie, même les entreprises privées vous privent de la publicité car elles craignent que le Kremlin les soupçonne de soutenir l’opposition.

Omar Belhouchet : Il n’y a pas de lignes rouges à El Watan. Plusieurs journalistes ont été assassinés par les islamistes. On a donc une responsabilité lourde. Les autorités ne nous aiment pas car on dépasse ces lignes rouges, comme sur la santé du président par exemple (rires). On a fait campagne contre un prochain mandat du président. Le régime a fait appel à un expert, qui a passé 10 ans au Maroc pour étudier comment le Makhzen a cassé les grands journaux, afin d’appliquer cela en Algérie. La police politique doit disparaître. Nos agents ont été formés au KGB. [En s’adressant à Yevgenia  Albats]. Chez vous, à cause de vous (rires). A cause de la politique économique on risque de devenir comme le Venezuela. Nous importons tout car cela permet une surfacturation et une corruption. Le niveau d’importation est exagéré : 10 millions de dollars par an. Nous importons du matériel soviétique qui est parfois obsolète.

La force de notre journal est ce que les journalistes ont fait sur le terrain à l’époque où ça allait mal. Je fais allusion au terrorisme. Les femmes journalistes sont très courageuses. 2 à 4 sur 5 ont été volontaires à cette époque pour aller sur le terrain.

Les débats à la rédaction sont très houleux. Trancher c’est écouter tout le monde.

Jaroslaw Kurski : On a déjà annoncé la nationalisation des médias en imposant un seuil de capital minimum.

La censure est surtout financière. On va vous étouffer financièrement. Depuis octobre on assiste à une chute des ventes de publicité.  Mais chez la presse de la droite, elle a augmenté à 200 % !

Comment faites-vous pour survivre financièrement?

Le quotidien El Watan Source : journal-algerien.com

Le quotidien El Watan
Source : journal-algerien.com

Omar Belhouchet : Nous avons appliqué un programme de restriction au sein de l’entreprise. On achète du papier à moindre qualité. Nous survivons également grâce au soutien de nos lecteurs. Le prix du journal à augmenté sans que cela n’affecte le nombre de lecteurs. Nous vendons chaque jour près de 130. 000 exemplaires.

Quel est votre lectorat ?

Omar Belhouchet : Notre journal est considéré comme un journal élitiste. On a fait le choix de faire un journal sérieux. Nos lecteurs sont des enseignants, des médecins, des ingénieurs…

Yevgenia  Albats : Nos meilleures ventes sont à l’extérieur de Moscou où habitent les bureaucrates. Ce sont des personnes plutôt aisées. Ils comprennent que les affaires ne peuvent pas trop espérer en contrôle direct.

 

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