Je suis Sarah la syrienne, je cherche mon cadavre

[Par Rana ZEID]

Version originale publiée sur Souriahouria.com le 3 août 2015.

Traduit de l’anglais au français par Yassin Jarmouni.
Révision de l’arabe au français par Lina Zafer Hadid.

Je suis Sarah la Syrienne, je cherche mon cadavre dans une fosse commune

Illustration de Rania Moudaress

Illustration de Rania Moudaress

Je suis Sarah Jamil. Je ne suis pas Tina Modotti et je ne sais rien non plus sur la Révolution.
Le 22 avril 2011, le jour du vendredi saint ; j’ai vu des personnes habillées en gris. Leurs yeux avaient l’air de loups apprivoisés privés de leur volonté pendant des décennies. Leurs applaudissements étaient plutôt des gémissements qui résonnaient dans les montagnes : « Liberté … liberté » Le régime syrien était terrifié. La force collective des masses est sa bête noire. La toute-puissance est essentiellement la peur de la force du peuple. Cependant le jugement de conviction est une alternative mentale à la frustration amère qu’avaient les manifestants.
J’étais habituée à passer mes journées, seule chez moi pas loin de l’entrée Est d’al- Ghawta, dans un village de Damas. L’entrée était décorée avec des photos d’Assad. Un jour, j’ai même imaginé qu’il devait y avoir une statue à l’entrée d’une ville proche, Assad apparaissait nu, « son membre » caché par une écharpe de pierre, alors qu’un agent nain intelligent entourait sa jambe dans une incarnation de la personne qui se considère comme le démon du pays.
Leurs voix résonnaient comme le feraient de grandes quantités d’eau déversées dans les quartiers résidentiels ruraux après une longue absence. Elles ont submergé le silence de Damas, et l’ont averti lui et son mouvement maladroit, de la présence de la sécurité et de l’intelligence de la place des Abbasides ainsi que de la prolifération de snipers sur les toits. La zone résidentielle de Damas est à la fois fragile et séquentielle. Comme une couche d’oignons, on ne trouve rien après l’avoir enlevée à part des grosses larmes. Je pensais que c’était une mobilisation temporaire causée par les villageois que je voyais quotidiennement, prenant leur place dans un micro bus, s’entassant dans le couloir minuscule ou sur les sièges pour rentrer chez eux sous un volcan de malédiction. Leurs habits étaient couverts de poussière alors que leurs cœurs chantaient et brillaient dans l’obscurité de la nuit.
Je fus prise par une crise de larmes quand les manifestants sont passés à côté de moi. Ce jour-là les gens venaient de zones rurales différentes mais leur destination commune était la place des Abbasides, qui se trouve dans le centre de la capitale, Damas. Quand j’étais petite, un jour, je fus propulsée à Lailat al Qadr pour aller prier dans la mosquée. J’avais beaucoup pleuré quand j’avais vu le Sheikh al Bouti en larmes à la mosquée al-Iman dans le quartier d’al-Mazra’a. Je pensais qu’il était triste à cause de ma misère alors j’ai pleuré pendant longtemps mais en vain.
Pendant que je le regardais, je pleurais comme s’il s’agissait d’un processus de purification de mon âme devant Allah pour les péchés du Diable opérant. Soudain poussée par un manifestant, l’idée me vint de rejoindre la révolution syrienne à la place des Omeyades. Il m’a dit qu’on serait des millions à protester. Je m’étais laissée porter par l’émotion et j’avais commencé à prendre des photos et à les envoyer de façon anonyme pour qu’elles soient publiées.
La route entre la municipalité de Damas et la campagne m’avait fatiguée, moi qui ne connaissais rien sur la révolution mise à part les têtes des rebelles. Le lendemain, le chauffeur de taxi qui avait bloqué toutes les portes de la voiture m’avait dit : on a enlevé leurs corps avec des bulldozers. Vous savez que moi aussi j’ai participé? Je lui avait répondu « C’est un devoir, on doit détruire les cerveaux, si vous pensez à ça, déposez moi aussi ».
Ils avaient tué des centaines de manifestants dans le massacre d’al Zablatani et j’avais traversé le massacre, des rues de meurtres en direction de la ville.
Pendant le siège de la campagne on ne pouvait pas respirer. Le vide des routes froissait les têtes des manifestants comme des ballons. Traverser une rue était comme être pris dans une machine du temps. Est-ce que j’étais un être vivant ou un mort? On pouvait se le demander.
La voiture dans laquelle je voyageais a été atteinte par le tir d’un snipper. La rue était la même que je parcourais quand je rentrais chez moi sans ressources il y a des années. Là un sniper avait tiré mais je n’étais pas morte, seulement une voiture a été touchée. On a pris des allées sur les côtés où des fantômes huaient et rigolaient. J’avais entendu le son d’objets, matériaux et corps percés par des balles. J’avais commencé à palper mon dos avec ma main. J’avais fait une courte crise de panique, je pensais que la balle avait traversé mon corps, je voyais du sang et des blessures. J’avais commencé à jouer le rôle, le rôle de voir comment mon esprit pourrait émerger de mon corps. C’était important que je maîtrise l’acte de décéder pour ne pas me tromper devant eux et avoir l’air d’une martyre stupide.
L’armée arabe syrienne a pris ses positions de combat comme le fait l’armée Israélienne, prête à faire feu et se cacher en attendant, effrayée par les manifestants désarmés. J’avais vu des soldats assis blottis sous les ponts, comme des embryons du diable. Après le jour du vendredi saint, la campagne de Damas, d’Homs … de toute la Syrie s’est transformée en une vaste plaine où les voleurs et bandits traînaient, comme ce fut le cas en Russie de Tchekhov.
À Homs, un soldat se cachait derrière une barricade de sacs remplis de sable. À un feu de circulation, il avait l’air de tirer sur n’importe quelle personne qui le regardait comme s’il voulait montrer qu’il était un démon ou qu’il voulait le devenir .
Je tremblais comme une personne qui savait bien qu’il fera face à sa décapitation à un moment donné. Mais l’enquêteur stupide, m’avait déclaré non coupable. Le parti Baath syrien ne fournit jamais d’outils informatiques à son personnel de sécurité, mais leur donne des bâtons, des balles, des bandes adhésives et des ongles.
L’officier de sécurité m’a dit : « Je ne veux pas porter une arme. Ils m’ont forcée. J’ai peur des manifestants »
Le capitaine : « Qui sont-ils ? »
Moi : « Les manifestants. Ceux qui crient : Liberté, liberté, liberté »
Le capitaine : « Qu’est-ce qu’ils criaient encore ? »
Moi : « Ils ne criaient pas. Ils portaient des pancartes claires écrites à la main qui disaient : Maher al-Assad ne touche pas à mon peuple »
Le capitaine : «Vous êtes folle ? »
Moi : « Non, décidément non, Colonel »
Le capitaine, avec un certain plaisir: « Je suis un capitaine, je ne suis pas un colonel »
Moi : « J’espère que vous deviendrez un jour Général, Monsieur. Je crois que son excellence Dr. Bachar al-Assad a annulé les lois d’urgence. Pourquoi suis-je ici ? »
Le capitaine : « Vous êtes en train d’halluciner. Qui est ce Bachar al Assad ? »
Moi : « Bachar, le diable, celui qui terrifie les plantes de cactus dans les bosquets d’al Mazza »
Le capitaine : «On est tous Bachar »
J’ai été relâchée parce que mon mari appartient à une minorité.
Une heure après ma libération, je me suis sentie sous l’impact de la torture psychologique dont les cicatrices m’ont accompagnée pendant les trois années suivantes. Mon passeport avait une photo personnelle sans caractéristique. Une photo qui ne me ressemblait pas. Le miroir montrait une loupe qui mangeait sa propre main. J’étais un cadavre avec une odeur neutre.
Si j’avais su que le monde était un monde d’assassins, j’aurais crié « Revenez camarades, mangez mon corps, mais ne partez pas. La révolution n’est pas ici! Elle est juste dans les quartiers pauvres de Damas. Seulement les affamés sont mangés par le monstre ».
Un journaliste avait enquêté sur moi. Je savais qu’il était en contact direct avec l’office de Buthaine Sha’ban, alors j’avais menti sur ma vraie opinion politique, dès lors que la plupart des médias étrangers en Syrie sont surveillés par un personnel qui coopèrait avec la sécurité. Il m’avait dit: Tais toi! Le téléphone était décroché pendant notre conversation. Je ne lui avais pas demandé quelle branche de la sécurité était en ligne. Je lui avait juste chuchoté «Ils ont raccroché depuis longtemps. Ne vous inquiétez pas, notre discours n’est pas équivoque ».
Je suis Sarah Jamil. Mes cheveux châtains sont lâchés au vent. « Vas y! N’y va pas ! Va mourir! Moi, qui ne savais rien sur la révolution. Mon fin t-shirt d’été avait été tiré par l’un des hommes de la sécurité au point de contrôle de la route principale entre Homs et la campagne de Damas d’un côté et la ville de Damas de l’autre. Là-bas, près de la piscine Tropicana ou devant le panorama de la guerre de libération d’octobre ; musée des victoires contre l’ennemi brutal, le régime syrien a battu ceux qui ont survécu au massacre de Ghawta de l’est et la plupart ont été arrêtés. Mes cheveux volaient. Ils me saluaient. Ils voulaient que je prenne plus de photos. Salut les rebelles de Saqba, ‘Ain turma, Kfur Batna, Harasta et Doma … je suis votre sœur Sarah, tuée par le geôlier et envoyée à la ville des prostituées. Je garde mes craintes à chaque point de contrôle . Je suis Sarah Jamil ; mon corps est une proie pour les corbeaux. Est-ce que vous y retournerez après la mort ? »
J’avais entendu des voix me dire : « Hé Sarah, n’aie pas peur ! Fais semblant d’avoir peur de nous, et le chemin vers la mort se passera ». J’avais l’habitude de frémir et de défendre que j’étais contre toi. La Dochka se trouvait juste devant moi pendant que de longues files de tanks creusaient la terre. Avant ça j’avais marché avec un grand sac sur les épaules pour essayer d’échapper au siège . Le sniper me regardait avec son arme dans ses mains, il pouvait me transformer très vite en filet pour chasser des papillons. J’avais salué les soldats, les tueurs, comme un traitre confident. Ensuite la quatrième brigade m’arrêta à la barrière. J’avais mal partout. Je lui dis que les groupes armés allaient brûler ce pays, alors il devait me laisser partir pour échapper à l’humiliation et à la détention. Finalement il me laissa partir pour Damas.
Je pensais à l’amour. Mais maintenant je suis un corps avec des grandes contusions, un corps qui est bombardé à chaque fois que je suis triste et qui se noie dans les moments de joie.
Je suis Sarah la frustrée, Sarah l’affamée, Sarah la morte. Avez-vous trouvé mon corps parmi les corps de la cimetière commune ? Moi-même je le cherche depuis ce jour. Je veux l’embrasser, le serrer dans mes bras et ensuite l’enterrer. S’il vous plait, ne me saluez plus, car je crois toujours que le régime de Bachar al-Assad peut me surveiller. Je suis dans un état constant de trouble psychologique. Je n’ai pas quitté ma maison depuis deux ans maintenant. Enterrez mon corps perdu à la campagne.
J’étais arrivée au centre de Damas. Tout était normal. Les visages civilisés de la ville ne pouvaient plus rien supporter. J’étais fâchée contre moi-même et aussi contre ces visages qui pourraient me dire une phrase : « vous n’avez pas le luxe de la détention ». Quelle malédiction a pu atteindre la langue de mon interlocuteu ! J’avais répondu . « Parlons de cette nuit, très obscure, que Modigliani a passé avec Anna Akhmatova ».