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Propos recueillis par Larbi GRAÏNE

Journaliste, Marie-Maude Denis a fait un passage dans les faits divers avant de devenir journaliste d’enquête à Radio ­Canada. Ses reportages sur la corruption au Canada lui ont permis de découvrir que la mafia est tapie là où on l’attend le moins. Rencontrée en marge de la cérémonie de remise du Prix Albert Londres à Bordeaux, elle nous livre sa perception de la mafia made in Canada. Entretien.

Marie-Maude Denis (Photo tirée par le site : http://blogues.lapresse.ca/)

Marie-Maude Denis (Photo tirée par le site : http://blogues.lapresse.ca/)

Vous avez relevé l’existence de la corruption au Canada, pourquoi vous focalisez-­vous spécialement sur le secteur de la construction ?

Il y a peut-­être de la corruption dans d’autres secteurs d’activité, mais l’enquête que j’ai menée en tant que journaliste révèle que c’est surtout dans le domaine de la construction que la corruption a atteint des degrés peu banals. C’est un secteur très important de l’économie, et c’est vraiment là-­dessus que nos recherches sont concentrées.

Pour vous donner un ordre de grandeur, rien que pour le ministère des Transports du Québec, le budget alloué au titre du programme quinquennal d’infrastructure s’est élevé à quarante-­deux milliards de dollars. Cette somme a donc été dépensée en cinq ans pour financer les infrastructures au niveau provincial, sans compter les dépenses couvrant les réalisations au niveau des mairies, des municipalités, ainsi qu’au niveau du gouvernement fédéral. On saisit donc l’importance et l’ampleur de ce secteur économique.

Comment se caractérise la corruption au Canada ?

A force de reportages et de révélations, on est arrivé à forger l’expression des « 3 C » qui renvoie à la corruption, la collusion et le crime organisé. Nos enquêtes ont démontré l’existence d’une collusion entre les différentes entreprises de construction et les firmes de génie-­conseil pour truquer les appels d’offres publics. Quant au crime organisé, il sert en quelque sorte de chef d’orchestre dans certains contrats de construction. Au passage on impose une taxe, ce qui est un phénomène complètement illégal et criminel. Pour ce qui est de la corruption, elle se manifeste sous la forme de financements occultes de certains partis politiques par des firmes de construction et de génie-­conseil, qui au Québec n’ont pas le droit de financer les partis politiques. Grâce à un système de prête-noms, ces firmes ont trouvé le moyen de donner de l’argent aux partis politiques, qui en retour leur facilitent l’obtention de contrats.

Photo tirée par http://ici.radio-canada.ca/

Photo tirée par http://ici.radio-canada.ca/

Pourriez­-vous être plus explicite quant à cette collusion ?

La collusion s’opère entre les entrepreneurs en construction qui se mettent d’accord pour truquer le processus normal d’appel d’offres, qui veut que la plus basse soumission remporte l’appel d’offres. Les règles du jeu sont connues, plusieurs entreprises de construction proposent un montant à la municipalité ou au gouvernement. Pour réaliser telle route, elles vont dire moi je vais pouvoir faire cela pour tant de millions, et l’entreprise qui aura proposé le prix le plus bas remporte le contrat dans le cadre d’une compétition loyale. Mais dans la réalité, ces entrepreneurs censés se livrer une compétition acharnée sont de mèche pour truquer l’opération. Ils montent une fausse compétition, pas une vraie, ce qui du coup leur permet de gonfler artificiellement les coûts des travaux d’infrastructure.

En ce moment, plusieurs de ces entrepreneurs sont assignés en justice. Ils auraient donné des pots­-de­-vin à certains maires. La justice continue d’examiner ces affaires et des procès vont avoir lieu. Ces actes répréhensibles visaient surtout à obtenir l’information privilégiée à même d’orienter au mieux les affaires ou d’influencer les politiciens pour obtenir tels ou tels contrats.

Pourquoi les partis politiques auraient-­ils eu besoin de recourir aux caisses noires alors qu’ils sont dans un système démocratique ?

C’est pour avoir plus d’argent. Chez nous, officiellement, les partis politiques sont financés par les cotisations populaires. C’est de moins en moins vrai, les citoyens ordinaires donnent de moins en moins aux partis politiques, et ce depuis de nombreuses années. Il s’ensuit que les partis politiques se sont tournés vers ces caisses-­là. Les campagnes électorales avec la publicité coûtent de plus en plus cher. Pour comprendre le système, sachez qu’il y a un manque à gagner sur les cotisations des citoyens ; pour financer leurs campagnes électorales, ils sont contraints de voir du côté des caisses noires, le but ultime des partis étant de prendre le pouvoir.

 

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