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[Par Sékou Chérif Diallo]

Partir d’un raisonnement réducteur pour traiter une thématique aussi délicate qu’est la place de l’ethnie dans le jeu politique guinéen me semble dénué de sens, surtout quand l’initiative vient d’une personne qui est sensée appréhender le ciment sociologique des communautés guinéennes. Pour reprendre l’expression de mon professeur de sociologie, à travers cet article, « Je cherche à déconstruire le discours qui falsifie pour humilier, le discours qui divise pour rabaisser, le discours qui incite à la haine et à la violence. »

Le 25 janvier 1971, le ministre des Finances Ousmane Baldet, le secrétaire d’Etat Barry III, le ministre délégué Magassouba Moriba et le commissaire de police Keita Kara Soufiana sont pendus publiquement au pont 8 novembre de Conakry devant des écoliers. (Photo tirée de executedtoday.com)

Le 25 janvier 1971, le ministre des Finances Ousmane Baldet, le secrétaire d’Etat Barry III, le ministre délégué Magassouba Moriba et le commissaire de police Keita Kara Soufiana sont pendus publiquement au pont 8 novembre de Conakry devant des écoliers. (Photo tirée de executedtoday.com)

Des concepts comme « Oubliez le passé », « Pardonnez », « Tournez la page » sont récurrents dans les discours officiels. Mais tous font table rase sur les origines du mal qui ont négativement impacté le vivre ensemble. Loin de moi l’idée de remuer le couteau dans la plaie, mais je pars du postulat que l’appropriation de notre destin collectif nécessite une compréhension de notre passé mais aussi la reconnaissance des dérives observées. Pour reprendre l’expression de René Rémond : « Comprendre son temps est impossible à qui ignore tout du passé. Etre un contemporain, c’est aussi avoir conscience des héritages, consentis ou contestés. »

A l’instar de plusieurs pays africains, la manipulation ethnique est une réalité “malheureuse’’ en Guinée. Mais le pic a été atteint en 2010 lors de la présidentielle où les tensions ethniques ont été avivées par les acteurs politiques de façon inquiétante. Même si les discours politiques tenus publiquement fustigeant en apparence le tribalisme font croire le contraire, la dimension ethnique a toujours été une constante dans le jeu électoral guinéen. A l’échelle africaine, cette dynamique électoraliste est vivace comme en témoigne cette réflexion de Quantin dans son article intitulé Les élections en Afrique : entre rejet et institutionnalisation : « Faute de choisir des personnes ou des programmes, les électeurs africains ont souvent été capturés par des entreprises de mobilisations ethno-régionales. Celles-ci s’appuient au départ sur des mécanismes clientélistes et se renforcent grâce à l’instrumentalisation, par les politiciens, des identités locales et claniques. »

La prolifération de partis politiques en Guinée depuis l’instauration du multipartisme en avril 1992 ( de 46 en 1995 à plus de 160 en 2014) dénote, certes, un certain engouement pour la chose politique, mais elle cacherait surtout la réalité d’une géolocalisation politico-ethnique forte et préjudiciable à la construction d’une identité nationale réelle.

L’histoire de l’ethnicité dans la vie politique guinéenne est elle-même un enjeu de lutte. Des groupes ethniques qui ont toujours vécu en bonne intelligence se retrouvent pris au piège des politiques égocentriques de groupuscules. Ce point de vue se trouve conforté par cette analyse d’International Crisis Group dans un rapport publié en 2011 : « Dans chaque communauté se trouvent des gens pour faire le récit de sa victimisation, qui en cherchent (et en trouvent) des signes à travers l’histoire du pays. L’idée que la Guinée s’organise en quatre blocs ethnico-géographiques, déjà ancienne, est en train de se vulgariser, au point de devenir une clé de lecture standard des situations politiques : sur la plaine côtière, les Soussou et les groupes associés ; dans les monts du Fouta Djallon, les Peul ; dans la savane orientale, les Malinké ; dans les forêts du Sud-Est, l’ensemble disparate des Forestiers… Sur ce damier à quatre cases, les différences culturelles semblent validées par la nature et la géographie elles-mêmes. Historiens et ethnologues ont beau compliquer la donne, montrer le flou des frontières supposées, les bricolages identitaires, les circulations, les alliances, l’interethnicité, le multilinguisme, cette représentation quadripartite domine. » Cette réalité dépeinte dont la matérialité est justifiée sur plusieurs points constitue un terreau favorable à toutes formes de manipulation et de repli communautaire.

Dans un contexte où l’ethnocentrisme et le régionalisme ont été dans les faits, bien sûr, “institutionnalisés”, les politiques guinéens sans exception sont tombés dans ce piège de “nous”  contre les “autres”. Certains n’hésitent pas à falsifier une partie de l’histoire pour classer les communautés en “autochtones” et en “allogènes” à des fins de divisions.
Aujourd’hui, ce réflexe identitaire est profondément ancré dans les mentalités. Des catalyseurs ? bien sûr ! Des acteurs politiques véreux en manque de projets de société à proposer sont prêts à opposer des ethnies et tirer profit des ressentiments intercommunautaires savamment stimulés. Dans un passé récent, un Peul, un Soussou, un Malinké ou un Forestier vivait partout chez lui en Guinée sans inquiétude et sans discrimination. Mais aujourd’hui, du fait des agissements des politiques, chaque ethnie voit en l’autre un ennemi juré à abattre. Cette rivalité entretenue a atteint des proportions inquiétantes où chaque nomination à des postes de responsabilités dans l’administration publique est minutieusement scrutée en établissant des statistiques ethniques (le nombre de Malinkés, de Peuls ou de Soussous promus). C’est une réalité ahurissante. Certes, l’exclusion est une pratique que je qualifie d’honteuse, surtout quand elle est labellisée au plus haut niveau de la sphère des pouvoirs publics. Les autorités actuelles de Conakry ne me diront pas le contraire. Mais, je sonne l’alarme du danger de tels réflexes au niveau sociétal. D’où la nécessité d’une politique de réconciliation pour réparer les dégâts commis par des Guinéens du fait des positions qu’ils occupaient ou occupent toujours dans la société.

Monseigneur Vincent Coulibaly et L'imam Elhadj Mamadou Saliou Camara les coprésidents de la commission de réflexion sur la réconciliation nationale en Guinée. (Photo tirée de guineelibre.com)

Monseigneur Vincent Coulibaly et L’imam Elhadj Mamadou Saliou Camara les coprésidents de la commission de réflexion sur la réconciliation nationale en Guinée. (Photo tirée de guineelibre.com)

De ce fait, je pense que la réconciliation nationale est un besoin impératif, mais elle nécessite de la méthode dans la démarche à entreprendre. Il ne suffit pas de créer des commissions aux missions ambiguës et à la démarche évasive, et s’attendre à des résultats probants. En créant en 2011 une commission de réflexion pour promouvoir la réconciliation nationale, le gouvernement guinéen, fidèle à ses habitudes, a réussi à déplacer le problème au lieu de trouver des solutions idoines. Clemenceau ne disait-il pas  : « Si vous voulez enterrer un problème, nommez une commission. » ?
D’ailleurs, l’inaction de cette commission est patente. Dans un rapport, Human Rights Watch témoigne de son scepticisme quant aux objectifs de ladite commission : « Les coprésidents par intérim ont semblé limiter leur mandat à la promotion de la réconciliation essentiellement par la prière, alors que les groupes de défense des droits humains locaux préconisaient une commission capable de faire face à l’impunité de manière significative. »
L’impunité ! Depuis l’indépendance, la gouvernance politique en Guinée est caractérisée par cette pratique. Conscient de cette réalité apparemment bien ancrée dans les mœurs politiques en Guinée, le conseil de sécurité des Nations Unies, dans une déclaration publiée en septembre 2011, réaffirmait la nécessité de surmonter le sentiment d’injustice ressenti par les différents segments de la population guinéenne. Pour établir durablement la paix en Guinée, il est donc important que les efforts de réconciliation nationale soient axés sur la lutte contre l’impunité. Ils devront être multidimensionnels et viser à rétablir d’une part, la relation entre le peuple et l’État/les forces armées et, d’autre part, les liens entre les Guinéens eux-mêmes. Loin de moi l’idée de proférer des insinuations calomnieuses envers une quelconque autorité, mais la suspicion est aujourd’hui très grande sur la véritable neutralité des membres de la commission de réconciliation. A cela, il faut reconnaître que le discours attribué aux coprésidents de ladite commission semble partir sur des a priori qui, au lieu de privilégier une approche objective dans le traitement participatif des faits, contribue plutôt à radicaliser les positions. En parcourant le fascicule introductif de la commission, je me suis posé des questions sur le bien-fondé de cette interrogation plutôt tendancieuse : « Qui prétendra avoir les mains et la conscience pures, quand les bourreaux deviennent des victimes, et quand les victimes deviennent des bourreaux, dans le cercle infernal des vengeances ? »
L’opportunité d’une telle déclaration prêterait à confusion, voire à la suspicion, comme je l’ai dit tantôt, dans la mesure où l’on semble tirer une conclusion hâtive avant même de chercher à rétablir la vérité historique. Modestement, je voudrais rappeler aux intéressés que, lorsque l’on parle de réconciliation, les notions d’arbitrage et de médiation doivent être comprises par les personnes qui sont désignées pour mener un tel processus. Ce besoin de réconciliation en Guinée peut paraître “injustifié” ou “incompréhensible” vu de l’extérieur, par son caractère – je dirai – “atypique”. A la différence d’autres pays, il ne résulte pas d’un conflit civil mais plutôt de l’effet cumulatif de plusieurs décennies de régime autoritaire et de dictature militaire qui a laissé en héritage la fracture des relations entre civils et militaires, une population qui a perdu toute confiance en ceux qui la gouvernent, des violations flagrantes des droits de l’homme et une profonde rivalité interethnique. Malheureusement, cet héritage semble se perpétuer aujourd’hui, voire s’amplifier.

Après un tel diagnostic alarmant, il me paraît opportun de souligner que la simple sollicitation d’un “Pardon” sans identification préalable des responsabilités individuelles et collectives me laisse perplexe, et d’ailleurs me paraît dénué de toute sincérité. Aujourd’hui notre positionnement est clair et s’inscrit dans la dynamique de la vérité qui débouchera sur le Pardon. Il est important de retracer les faits, de juger éventuellement les responsables et de dialoguer de bonne foi pour aboutir au Pardon. Les slogans aux relents démagogiques comme « la Guinée est une famille » ne suffiront pas à bâtir une nation forte capable de se projeter dans l’avenir en assumant de façon responsable son passé.

Je termine la première partie de cette série d’analyses par une affirmation d’un défenseur des droits de l’Homme ivoirien : « Aussi pénible soit-elle, la vérité doit être dite et les responsabilités doivent être attribuées et assumées. »

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