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Reportage réalisé par Larbi GRAÏNE, photos de Muzaffar SALMAN

Quel lien y a-t-il entre les minorités culturelles au sens de l’ethnie et les minorités sexuelles dont les identités gravitent autour du corps ? Le festival de cinéma de Douarnenez du 22 au 30 août 2014 esquisse à sa manière une réponse en faisant venir sur la terre bretonne, peuples et personnes intersexes de l’Indonésie et d’ailleurs.

De gauche à droite : Vincent Guillot et Mami Yulli

De gauche à droite : Vincent Guillot et Mami Yulli

Les lèvres peintes de rouge fluorescent, une longue chevelure noire de jais qui lui retombe sur le côté droit de son visage, Mami Yulli, 52 ans, forme le V de la victoire. Mami est une waria. En langue indonésienne, ce mot désigne la personne transsexuelle (dit péjorativement travestie). Ce terme de waria, est en fait, un néologisme formé à partir de la contraction de wanita (femme) et de pria (homme).

Pour Mami Yulli, « une waria est une femme dans un corps d’homme». Elle a la conviction de mener une guerre éminemment politique contre l’injustice. Elle voit en le festival de cinéma de Douarnenez une belle tribune pour dénoncer l’exclusive dont sont frappés les warias dans son pays « Oui je crois que l’internationalisation de la question des warias va servir notre cause ». Attablée sous le chapiteau, Mami Yulli tourne vers nous un visage vigoureux aux traits viriles. Mais elle a des gestes graciles et la silhouette languide.
Elle a été contactée par Vincent Guillot, le transsexuel du cru, chargé par la direction du festival de prospecter à travers le monde la planète transgenre. Yulli a passé une jeunesse troublée et malheureuse. Renvoyée par sa famille, elle a dû vivre dans la rue et s’adonner à la prostitution durant 17 ans. Après une longue traversée du désert, elle entame des études en droit à l’université qui lui ont permis de devenir la première waria à être admise comme étudiante en licence puis en master. A l’université, elle va se distinguer par le port d’habits féminins singuliers censés refléter sa véritable personnalité. Devenue un modèle pour les autres warias, elle s’impose comme leur cheffe de file. Aujourd’hui, mère de 3 enfants, Mami Yulli, dirige en Indonésie ( le plus grand pays musulman du monde de par sa population), une association de warias qui revendique 7 millions de transsexuels sur une population de 240 millions de personnes.
Contrairement à ce qu’on peut penser, les warias ne se font pas une haute idée de la civilisation occidentale. « La religion musulmane certes pèse mais l’Indonésie n’est pas un Etat islamique, il y règne une forme de démocratie » fait -elle observer. Et d’analyser « le nombre important de warias, a permis à celles-ci de s’organiser au sein des communautés, et faire ce qu’elles veulent en privé ».
Tout ce que la culture locale a de mauvais en elle dans ses rapports avec les transgenres, Yulli l’impute à « l’influence néfaste » de l’Occident. « Chez nous, les gens sont tolérants et sont capables de pardon » explique-t-elle. Transsexuel venu d’Allemagne, Ins A. Kromminga, 44 ans, a été lui aussi invité par le festival. A travers une exposition de dessins, il dénonce la médecine qu’il présente comme une cure « tendance » bon chic bon genre, une sorte de science normée qui reçoit ses ordres de la société dans laquelle elle s’insère. Il décrit comme d’infamantes mutilations les opérations pratiquées sur les organes génitaux. La cinquantaine bien sonnée, hermaphrodite, les cheveux longs peints en rouge, les ongles en bleu indigo, Vincent Guillot, dont on a déjà parlé plus haut, approuve. Un tantinet porté sur le comique, ce natif de Landeleau en région Bretagne, sait se composer un visage grave et sérieux quand il le faut. Pour lui la langue bretonne est « une langue qui ne veut pas mourir ». A ses dires elle serait la langue vernaculaire dans la foire à chevaux (qui a lieu dans la région) car les paysans en l’utilisant cachent les défauts des bêtes afin de trouver preneurs. Ouvrier agricole, s’il se dit père de 4 enfants, il reconnaît néanmoins ne pas en être le géniteur. « Je ne comprends pas pourquoi on n’admet pas qu’un transsexuel puisse devenir le père d’enfants qu’il n’a pas conçus alors qu’on trouve la chose tout à fait normale quand il s’agit de personnes dont la sexualité est ordinaire ». Ses enfants sont-ils comment sur le plan sexuel ? Pour Vincent, la sexualité n’est pas héréditaire. La médecine, il n’en a cure et son cas est suffisamment éloquent. Vincent parle avec fierté de ses « quatre enfants épanouis qui ont tous fait des études ».Ses enfants sont hétérosexuels et leur personnalité est bien construite. Je pense à une question, et celle-ci est partie trop vite. Trop tard pour faire marche arrière : comment lui, hermaphrodite dominé peut-être par des tendances féminines peut-il incarner une présence masculine dont les enfants ont grandement besoin ? C’est la première fois au cours de cette conversation à bâtons rompus que je vois Vincent s’emporter. Il bondit de sa chaise et part aussitôt dans une diatribe contre la psychanalyse. Ma question l’a d’autant plus heurté qu’il connaissait mon origine nord-africaine. Je devais comprendre que « la culture orientale a été malheureusement pourrie par la psychanalyse, et qu’elle a fini par assimiler le discours colonialiste ». L’islam m’explique-t-il a toujours toléré l’hermaphrodisme alors que l’Occident confond souvent hermaphrodisme et pédérastie. Pour la psychanalyse, fulmine-t-il, nous sommes de la m…(les transsexuels, NDLR)

Une cité hantée par la mer

Julien

Julien

Les cheveux ébouriffés, Julien a l’allure d’un chanteur anglais de rock, pourtant il n’est qu’un marin pour le plaisir. Il a appris sur le tas après un stage de 3 mois auprès d’un ami, à conduire son bateau à moteur qui lui sert également de logis. Nous sommes trois journalistes du kezako, (un bulletin d’information papier sur le festival de cinéma) à s’être embarqués pour une petite incursion maritime dans la baie de Douarnenez. Un vent frais souffle. Toutes voiles déployées, la petite embarcation glisse sur les flots. Quand j’ai revu Julien, la soirée même, je l’ai trouvé au chapiteau dressé sur la place du festival en train de danser sur le rythme endiablé de la fanfare Reuz Bonbon. Julien ne dansait pas, plutôt il tanguait comme tout à l’heure à bord de son yacht. On le voyait comme un beau diable, tantôt rembobiner, tantôt débobiner les cordes, tantôt passer d’un côté à un autre au grès des changements de cap. Les Douarnenistes sont un peu comme Julien. La mer les habite, les imprègne même si elle ne les nourrit plus comme jadis. Douarnenez a, du reste associé son nom à son port de pêche renommé pour ses sardines à tel point que ses habitants sont appelés parfois « Penn sardin », (Tête de sardine) allusion aux ouvrières des conserveries à qui revient, entre autres, la tâche de couper la tête de ces poissons.

Mille et une légendes

La mémoire collective fourmille en outre de mille et une légendes qu’on ne cesse de conter depuis les temps les plus reculés. Quand on ne comprend pas la langue locale, on a tendance à rechercher dans le toponyme incompréhensible qu’est Douarnenez, le segment phonétique qui serait la trace du français. C’est ainsi qu’on repère la déclinaison en « nez », laquelle désignerait l’organe nasal. Or en réalité, il n’en est rien. Douarnenez veut dire en breton la terre de l’île (Douar an enez). Car l’île en question existe bel et bien. Elle s’appelle Tristan, et s’étale sur 6 hectares environ. Située à 50 mètres environ de la berge, on y accède à pied en temps de marée basse. Non seulement il y a l’île mais celle-ci n’est pas n’importe laquelle. Elle a naguère abrité les célèbres amours de Tristan et Iseut, les héros de l’œuvre de Béroul qui fait écho à un mythe breton très ancien. Tristan est appelée parfois localement l’île des brigands, preuve s’il en est, que l’histoire peut voisiner avec la pure légende. Cette île fut en en effet à la fin du XVIe siècle la base arrière du bandit Guy Éder de La Fontenelle dit en breton « Ar Bleiz » (Le Loup). On rapporte encore aujourd’hui sa fin tragique puisqu’il mourut supplicié sur la place de grève à Paris. Difficile de garder son calme à bord du yacht de Julien. Les vagues sont assez fortes pour le faire chavirer. Avant notre montée à bord, on nous a fait le récit de la ville d’Ys, qui aurait été engloutie par l’océan. Encore une légende bien douarneniste puisque la cité disparue avait été édifiée au large de Douarnenez. La ville d’Ys est liée à l’histoire de Dahut, fille du roi Gradlon, qui menant mauvaise vie, a provoqué le châtiment divin qu’elle méritait. Le roi Gradlon réussit seul à s’échapper des flots. Depuis cette époque dit la légende, la ville de Quimper, (distante de 25 km de Douarnenez) devint sa nouvelle capitale.

L’avenir de la pêche en question

Bruno Claquin

Bruno Claquin

La pêche à Douarnenez accuse un recul depuis la fin des années 1980 à cause de l’absence de relève dans une profession qui se transmettait jusque-là de père en fils. Arrivés à la retraite les propriétaires des gros chalutiers ont préféré larguer définitivement les amarres que de perpétuer le métier. Bruno Claquin, 51 ans, est l’exception qui confirme la règle. On n’a pas eu de difficulté à repérer son « Saint-Anne II » qui était amarré en rade. Ce marin-pêcheur qui a débuté sa carrière à 16 ans s’apprête après 23 années de pêche au large à transmettre le témoin à l’un de ses trois enfants qui a suivi un bac professionnel en pêche. Bruno Claquin est très sollicité, il cumule d’ailleurs les fonctions de vice-président du comité départemental des pêches du Finistère et de président de la Société nationale de sauvetage en mer de Douarnenez. « L’Europe a donné à partir des années 80 des subventions pour la construction de bateaux neufs mais personne n’a voulu investir, tous les patrons ont préféré vendre et aucun n’a renouvelé sa flotte» regrette-t-il. Il évoque avec nostalgie « l’époque des 6 hauturiers qui partaient pour 15 jours de mer jusqu’en Mauritanie pour pêcher la langouste ou jusqu’en Irlande et en Islande pour pêcher le lieu-noir ». A présent dans tout Douarnenez il ne reste qu’un seul sardinier immatriculé en ce port. C’est la région voisine, le pays Bigouden ( Ar Vro Vigoudenn, en breton, au sud-ouest de Douarnenez) qui a pris le relais. Les bateaux de gros tonnage appartiennent aux marins pêcheurs de Saint-Guénolé, du Guilvinec ou de Loctudy. Le port de Douarnenez est devenu un port de débarquement puisqu’on y débarque le poisson frais avant son acheminement par voie routière vers les ports de Concarneau ou de Saint-Guénolé. « La raison tient au fait que les ports du pays Bigouden sont des ports à marais qui ne peuvent recevoir de gros bateaux. Le port de Douarnenez offre l’avantage d’être un port à eau profonde, il y a au moins 15 mètres, c’est pourquoi il est devenu un port relais » précise Claquin.
Le port de Douarnenez paraît calme et peu actif. Pour Claquin « ce n’est qu’une impression, en réalité l’activité y est très intense, on ne la remarque pas, car les bateaux aussitôt qu’ils débarquent leur marchandise, repartent en haute mer »

Kezako bretonnant

Des membres de l'équipe du Kezako

Des membres de l’équipe du Kezako

La langue bretonne s’est taillée au festival de Douarnenez une bonne place même si elle n’a pas égalé celle du lion. Elle serait parlée en Bretagne par environ 200 000 personnes croit savoir Joubin Maelan, 30 ans, bretonnant et employé à l’Office public de la langue bretonne. Maelan a assuré les pages en breton du kezako. Il appartient au cercle privilégié des bretonnants en ce sens qu’il a appris le breton auprès de ses parents avant d’en consolider les acquis à l’école. Beaucoup de bretonnants aujourd’hui n’ont pas eu cette chance, ayant appris cette langue uniquement sur les bancs de l’école.On dit bretonnant pour désigner le locuteur du breton. Étrange vocable que ce mot dès lors que tous les locuteurs des autres langues sont déclarés, germanophones, anglophones ou berbérophones, c’est selon. « Bien que le mot existe, on ne dit pas brittophone, parce que le qualificatif de « bretonnant » est consacré par l’usage depuis le moyen-âge, il est d’ailleurs dérivé du verbe « bretonner », qui a préexisté aux vocables ayant le suffixe en -phone et qui, à la base ne sont pas des verbes mais des substantifs » nous explique cette dame cinéaste qui paraît être bien documentée sur la question. Une littérature en breton existe. Dans son magasin de bouquiniste sur le front de mer, impressionnant par sa surface, Jean-Pierre originaire de Paris, y tient un rayon dédié à cette langue. Y figurent entre autres des textes religieux, des poèmes anciens, des romans et des dictionnaires. « Il y a beaucoup de curieux qui viennent fouiller dans ce coin, même des non locuteurs du breton ont acheté des dictionnaires français-breton, ou anglais-breton » soutient-il. Paradoxalement une certaine rupture s’est opérée entre l’ancienne génération des bretonnants et celle qui a bénéficié de l’enseignement. « Les personnes âgées éprouvent un complexe à parler en breton avec les jeunes gens l’ayant appris à l’école, ils se sentent comme pris en défaut de parler une langue fautive, pensant qu’ils ont en face d’eux des locuteurs d’un breton académique» fait observer Patrick, un jeune homme bretonnant rencontré au festival. Cheville ouvrière de la cinémathèque du festival, l’anthropologue Claude Le Gouill, a trouvé aussi le temps pour alimenter de ses écrits les colonnes du kezako. Entre deux présentations de films, le voilà discourant sur les prochaines représentations. Il n’a jamais appris le breton, il se souvient que ses « grands-parents n’en voulaient pas ». Il ne cache pas le fait que cela l’ait amené à s’interroger sur sa propre identité. Un questionnement qui n’est pas du reste étranger aux recherches qu’il mène depuis des années sur les Amérindiens de Bolivie. « On a dit qu’il va disparaître dans les années 90, mais il n’a pas disparu, mais je pense qu’il y a un problème sur le plan numérique, l’avenir du breton est compromis si les choses reste en l’état » pense Jean-Arnault Derens, journaliste, spécialiste des Balkans qui a rempli les fonctions de directeur de la rédaction du kezako. Valérie Caillaud, présidente du festival ne croit pas que le breton puisse devenir vernaculaire dans sa région, même si elle souligne « l’atout que représente le soutien de l’Union européenne aux langues régionales ». D’après elle « le breton en tant que territoire – culturel et historique – et identité peut être renforcé si la Loire-Atlantique est rattachée à la Bretagne ».

 

 

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