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Une prisonnière kurde plus que jamais en danger d’exécution après avoir accouché d’un enfant mort-né

[Par Rebin RAHMANI]

Traduction : Evin

Les dernières nouvelles de Zeynab Sakanvand, cette jeune prisonnière kurde de 22 ans enceinte et condamnée à mort dans des circonstances suspectes, sont mauvaises.

Campagne d’Amnesty International contre la condamnation à mort et la torture à l’encontre de Zeynab Sakanvand. Source : www.amnesty.org

Une source fiable et proche du dossier a dit récemment au Réseau des droits de l’homme du Kurdistan : « Zeynab a été transférée vendredi 30 septembre de la prison pour femmes d’Orumieh où elle est détenue vers un hôpital en ville où elle a donné naissance à un enfant mort né. D’après l’équipe de la maternité, le bébé était mort in-utero depuis au moins 2 jours probablement suite à un choc émotionnel violent. Zeynab a été ramenée en prison dès le lendemain malgré les risques pour sa santé.»

Toujours selon cette source : « Deux jours avant cet accouchement dramatique, Madame Malek Nouri, une camarade de prison et amie proche de Zeynab a été placée en cellule d’isolement dans l’attente de son exécution imminente. Zeynab qui est très déprimée et terrorisée par la perspective de sa probable future exécution a été fortement perturbée et nous soupçonnons que le choc émotionnel a provoqué la mort in-utero de son enfant. Deux semaines auparavant, l’infirmerie de la prison avait recommandé le transfert de Zeynab vers un hôpital en ville afin d’effectuer une échographie mais le directeur de la prison s’y était opposé. Zeynab n’a eu droit qu’à une seule et unique échographie au cours de sa grossesse au printemps dernier au cours de laquelle le fœtus avait été déclaré en bonne santé. Lundi 3 octobre, Zeynab a été convoquée au bureau d’application des peines de la prison où on lui a notifié son exécution prochaine.»

Pour rappel : Zeynab Sakanvand Lakran est née le 22 juin 1994 dans une famille kurde très pauvre et traditionaliste des environs de Makou. Elle s’est mariée avec un jeune homme de son entourage à l’âge de 15 ans et a été arrêtée à l’âge de 17 ans après seulement deux années de vie commune pour le meurtre de son époux le 1er mars 2012. Une camarade de cellule de Zeynab a raconté au Réseau pour les Droits de l’homme au Kurdistan les circonstances de ce mariage : « Les parents ultra traditionalistes de Zeynab lui ont fait vivre une enfance et adolescence difficile et elle a vu dans ce mariage avec ce garçon, qu’elle connaissait à peine, un moyen d’échapper à sa famille ». Elle s’est, dans un premier temps, enfuie avec lui avant de pouvoir l’épouser officiellement avec l’autorisation de ses parents après que la famille du jeune homme a dédommagé financièrement les parents de Zeynab. Mais loin d’avoir été comblée de bonheur par ce mariage, elle a vécu un vrai calvaire conjugal avec son époux, fait de violences psychologiques et physiques. Jusqu’à ce jour de mars 2012 où elle s’est spontanément présentée au commissariat le plus proche en affirmant avoir assassiné son mari.

L’enquête de police et l’inspection du portable de Zeynab ont révélé que cette dernière avait eu, au cours des mois précédant le meurtre, des contacts téléphoniques réguliers avec son beau frère ce qui a fortement laissé soupçonner les enquêteurs que les deux jeunes gens avaient « fait le coup » ensemble. Le beau frère a donc été arrêté et interrogé puis relâché faute de preuves.

De son côté Zeynab a été détenue dans un commissariat de Makou où elle a subi des interrogatoires musclés et des tortures physiques et morales pendant 9 jours afin de lui extorquer des aveux.
L’avocat commis d’office de Zeynab a déclaré au Réseau pour les Droits de l’Homme au Kurdistan : « L’enquête a été bâclée. Pour autant que je sache, il n’y a par exemple jamais eu de reconstitution de la scène de crime. Sachant que Zeynab est droitière, le coup de couteau porté à la gorge de la victime aurait dû présenter un mouvement partant de la droite vers la gauche alors que c’est précisément le contraire qui s’est passé. Autre fait troublant : puisque les murs de la maison étaient maculés de sang, logiquement les vêtements de Zeynab auraient dû l’être également ce qui n’était vraisemblablement pas le cas. Enfin dernier point : les empreintes digitales sur le manche du couteau n’ont jamais été prélevées. »

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Orumieh, ville de détention de Zeynab Sakanvand (Source : googlemaps)

Après le crime, Zeynab a passé un certain temps dans un hôpital psychiatrique de la ville d’Orumieh (entre mars et avril 2013) où des psychiatres ont déterminé en juin de la même année qu’elle avait la parfaite conscience de ses actes au moment du crime. Ils n’ont pris en compte ni son jeune âge ni son lourd passif.
Le procès s’est déroulé sur deux séances au tribunal de la ville d’Orumieh en présence de son avocat commis d’office et de la mère de la victime. Ce tribunal a condamné Zeynab à la peine capitale en vertu de la loi du Talion le 22 octobre 2014 après que la mère de son défunt époux a fermement refusé de lui « pardonner » ce qui lui aurait permis d’éviter la peine capitale. Son avocat a fait appel de la condamnation mais la peine de mort a été confirmée par la Cour Suprême le 20 juillet 2015.

Zeynab qui avait dans un premier temps été détenue à la prison de la ville de Khoy a été transférée à Orumieh après sa condamnation à mort. La jeune femme a assumé seule la responsabilité du meurtre pendant les trois premières années qui ont suivi son arrestation avant d’affirmer à ses co-détenues au milieu de l’année passée s’être dénoncée pour protéger le vrai coupable. Étant mineure au moment des faits, elle n’avait tout simplement « pas imaginé en arriver à être condamnée à mort.»

Son ancienne camarade de cellule conclut ainsi : « Zeynab est particulièrement dépressive et supporte très mal l’enfermement. Nous sommes très inquiets pour elle. L’année dernière, elle se sentait si seule et démunie qu’elle a épousé un prisonnier détenu à la prison pour hommes de Makou qu’elle avait rencontré par l’intermédiaire de connaissances communes. Étant tous les deux détenus, ils n’ont droit qu’à un seul et unique parloir par mois. Elle est tombée enceinte de cet homme peu après et elle avait repris espoir suite à cette grossesse de ne pas être exécutée dans l’immédiat. Maintenant que son bébé est mort, elle n’a plus aucun espoir.»

Arabie Saoudite : La princesse Lamia Al Saud entre tradition et modernité

[Par Clara LE QUELLEC]

Invitée dans le cadre de la 3e édition du Festival du Monde le week-end dernier, la princesse Lamia Al Saud d’Arabie Saoudite s’est livrée samedi 17 septembre à une conversation avec le public, animée par le journaliste Christophe Ayad. Le studio était plein pour la secrétaire générale de la Fondation Alwaleed, organisation non-gouvernementale mal connue qui s’occupe d’actions caritatives diverses dans le pays. L’occasion de revenir ainsi sur les activités de la Fondation mais également sur la question très périlleuse des droits des femmes en Arabie Saoudite.

Christophe Ayad, journaliste au Monde et la princesse Lamia Al Saud d'Arabie Saoudite Source : Twitter

Christophe Ayad, journaliste au Monde et la princesse Lamia Al Saud d’Arabie Saoudite
Source : Twitter

Alwaleed Philanthropies a été fondée en 1980 par le prince Al Waleed bin Talal, surnommé le « Bill Gates Arabe » et la princesse Ameerah. La fondation promeut des activités humanitaires, de cohésion entre les différentes communautés, de formation pour les femmes et des programmes de développement. « Vous savez nous avons encore de la pauvreté » explique Lamia Al Saud. La princesse travaille depuis une dizaine d’années dans le domaine des médias et est également romancière.

« Des progrès en matière de droits des femmes »

Le journaliste Christophe Ayad introduit la question des droits des femmes par la problématique de la conduite des femmes en Arabie Saoudite. « C’est un obstacle dont nous nous accommodons pour le moment » répond la princesse. « Oui la voiture est importante, mais c’est plus important pour nous d’arriver à quelque chose avec nos diplômes qu’avec notre voiture ».

Femme saoudienne entrant dans une voiture à Riyad le 26 octobre 2014 Source : 20minutes.fr

Femme saoudienne entrant dans une voiture à Riyad le 26 octobre 2014
Source : 20minutes.fr

Lamia Al Saud explique que s’il est effectivement vrai qu’il est très difficile pour les femmes en Arabie Saoudite d’avoir une liberté de mouvement, « des progrès en matière de droits des femmes » ont été néanmoins réalisés. Par exemple, 56 % des étudiants aujourd’hui à l’université sont des filles et l’âge du mariage a reculé pour arriver à une moyenne de 25-26 ans. « Avant personne ne nous prenait au sérieux, ce n’est plus le cas, nous avons un rôle important aujourd’hui. Quand j’étais adolescente on ne comprenait pas pourquoi les femmes devaient avoir accès à l’enseignement supérieur. Aujourd’hui nous avons des architectes, des avocates… ». La princesse raconte ainsi qu’après le décès de son père, sa mère est retournée à l’université du Caire et que la petite fille de 13 ans à l’époque l’accompagnait à tous ses cours. « Si vous avez un rêve, il faut vraiment lutter. Le diplôme n’a pas été une option pour moi mais nécessaire ».

Du temps pour changer les mentalités

L’Arabie est un pays jeune qui a moins de 100 ans. « Il faut du temps pour changer les mentalités. L’honneur c’est ce qui mène toutes les tribus et la communauté saoudienne est beaucoup plus fondée sur la tradition que sur la religion ».

Etudiantes saoudiennes en chimie à l'université Source : geo.fr

Etudiantes saoudiennes en chimie à l’université
Source : geo.fr

Que penser alors des nombreuses campagnes d’opinion réalisées à l’étranger sur la condition féminine ? « Vous savez les médias ne regardent que les points négatifs et cela m’attriste. Néanmoins, je pense qu’il est nécessaire de faire ces campagnes mais malheureusement, nous femmes saoudiennes, n’avons pas appris à comprendre l’intérêt des médias ». La question de la mixité sur le marché du travail a également été abordée. « En réalité, l’environnement au travail est beaucoup plus mélangé » mais encore une fois, pas de comparaison possible car « ce n’est pas la même mixité que chez vous. Nous avons nos propres critères, notre propre style ». Les femmes et les hommes peuvent donc cohabiter dans le même étage mais pas dans le même bureau.  

Immigration, burkini et Raif Badawi

Lamia Al Saud a été interrogée à de nombreuses reprises sur plusieurs sujets délicats. Ainsi, la question de l’interdiction de la construction d’autres lieux de cultes que ceux islamiques en Arabie Saoudite a posé débat alors que le pays attache beaucoup d’importance aux financements de mosquées à l’étranger. Pour cette question tout comme celle consacrée aux travailleurs immigrés ne pouvant pas pratiquer leur religion, Lamia Al Saud avoue « ne pas pouvoir parler au nom du gouvernement ». En revanche, son point de vue sur la polémique sur le burkini en France est clair. « Le burkini n’est pas islamique, c’est un choix politique. Il n’a rien à voir avec l’islam ». De façon générale sur les interdictions en France du voile (hijab) à l’école ou du niqab dans la rue, la princesse explique que « si l’interdiction du hijab a été pour elle une surprise » la France étant un pays de liberté de croyances, elle respecte le point de vue français sur le niqab.

Le bloggeur Saoudien Raif Badawi Source : amnestyinternational.fr

Le bloggeur Saoudien Raif Badawi
Source : amnestyinternational.fr

« L’islam n’oblige en rien à le porter. Le fait de couvrir son visage peut être un problème pour reconnaître les identités donc si c’est interdit, nous devons le respecter ».

Il est bientôt l’heure, juste le temps de prendre une dernière question. Elle sera sur Raif Badawi, ce bloggeur saoudien, très soutenu par la communauté internationale. Applaudissements dans la salle. Accusé d’apostasie et d’insulte à l’islam, il est emprisonné depuis juin 2012. Il a été condamné à 1000 coups de fouet et dix années de prison. La princesse avouera alors n’avoir « pas du tout connaissance de ce cas » et « n’en avoir jamais entendu parler ».

 

Du bikini au burkini: la métamorphose d’un maillot de bain sous la mondialisation

[Par Larbi GRAÏNE]

C’est dans les années 30 du siècle dernier, en Europe, que la mode du maillot de bain va atteindre son apogée. Ayant remarqué que les femmes relevaient leur tenue pour mieux bronzer, le Français Louis Réard inventa en 1946 le bikini. Il donna à sa création un nom emprunté à un îlot du Pacifique Sud où les Etats-Unis procédaient alors à des essais nucléaires.

Affiche de l’exposition de la galerie Joseph Froissart à Paris (Source : galeriejoseph.com)

Affiche de l’exposition de la galerie Joseph Froissart à Paris
(Source : galeriejoseph.com)

L’affaire du Burkini m’a poussé à réfléchir sur la question de savoir si le maillot de bain ou la tenue de plage, était connu, de par le passé, dans le monde musulman. Il semblerait que non. Les chroniques concernant un pays comme l’Algérie, évoquent pour la période précoloniale des baignades en mer où les hommes et les femmes s’y relayaient – comme au Hammam – à des horaires différents. Cependant, ces sorties à la plage n’avaient aucunement un caractère massif et routinier qu’on leur connait aujourd’hui. Elles concernaient plutôt les riverains qui y allaient en période de canicule. Mais ces chroniques restent muettes sur le type d’habit qu’on portait pour s’immerger dans l’eau. On peut imaginer que les femmes, malgré la permission qui leur est accordée, endossaient par pudeur d’amples robes et sarouels pour faire face à tout imprévu qui les mettrait en présence de l’élément masculin. Ou peut-être que les activités de baignades étaient tellement codifiées que les femmes devaient se sentir suffisamment à l’aise pour enfiler quelque tissu de leur fantaisie. Il n’empêche, contrairement à ce qu’on peut en penser, le maillot de bain « chrétien » n’a pas une grande histoire par rapport à celui des pays du Sud. Il apparaît au moment de la révolution industrielle du XIXe siècle. Comme le football, le maillot de bain est originaire de l’Angleterre alors en proie à un boom industriel sans précédent. Il se diffuse, ensuite, sur les côtes de la Normandie, en France, propulsé par l’essor du transport ferroviaire. Dès 1820, les plages sont fréquentées surtout par la bourgeoisie et l’aristocratie anglaises ou françaises, permettant le développement des stations balnéaires. Beaucoup y viennent sur recommandation de leur médecin pour soigner telle ou telle maladie, calmer une nervosité ou une douleur. La tenue de plage dont le souvenir a disparu aujourd’hui, consistait en une robe en laine portée indifféremment par les hommes et les femmes. S’il semble dégager un caractère prude, cet habit a été célébré par les vers de Charles Cros :

La robe de laine a des tons d’ivoire
Encadrant le buste, et puis, les guipures
Ornent le teint clair et les lignes pures,
Le rire à qui tout sceptique doit croire

C’est pendant cette époque qu’une nouvelle catégorie de voyageurs voit le jour. On les appelle « touristes ». Ces derniers parcourent les pays étrangers par curiosité et oisiveté. Cette définition péjorative va évoluer au fil du temps avant de se fixer dans son acception actuelle.
C’est dans les années 30 du siècle dernier, que la mode du maillot de bain va atteindre son apogée. Ayant remarqué que les femmes relevaient leur tenue pour mieux bronzer, le Français Louis Réard inventa en 1946 le bikini. Il donna à sa création un nom emprunté à un îlot du Pacifique Sud où les Etats-Unis procédaient alors à des essais nucléaires. Le bikini rime donc avec bombe. Le chanteur algérien d’expression kabyle, Idir, qui évoque dans l’une de ses chansons la femme-bombe, ne se doutait pas que cette représentation de la féminité est partagée de part et d’autre de la Méditerranée…
Ce rapide aperçu sur les conditions d’apparition du maillot de bain permet de mettre en évidence ceci : c’est que le bikini a fait oublier qu’il n’est que la réplique féminine de la tenue de plage masculine, qui est apparue en même temps que lui. En tant que tenue de plage, réservée spécialement à cet effet, le maillot de bain n’avait pas d’existence avant 1820 et sa diffusion massive ne devait devenir effective qu’à partir du moment où la législation sur le travail adoptera le principe des congés payés. D’où la notion de loisir qui va en découler.
C’est le salariat qui va fabriquer le « désir des rivages ». A partir du XXe siècle, le gros des troupes du salariat, formé par les classes moyenne et ouvrière, déferle sur les plages. C’est ainsi que les séjours en bord de mer deviennent un phénomène social. Plus qu’un lieu de détente, la mer mute en un lieu de consommation. Désormais hôtels, commerces, bungalows, piscines, ports de plaisance s’égrènent tout le long des côtes.

La mondialisation

On a beaucoup parlé de la mondialisation. Concrètement ce qui me semble l’expliquer le mieux, c’est l’architecture des maisons. Partout dans le monde, à quelque exception près, qu’on soit dans des Etats à régime démocratique, dictatorial, islamique ou laïque, le modèle est, en gros, le même. Il est la copie conforme de celui de l’Occident. La structure du chez-soi recouvre un espace réparti entre la cuisine, la salle de bain, le salon et les chambres (il faut ajouter pour les classes privilégiées, le jardin, la buanderie, la véranda et le garage). Cet espace domestique est organisé de manière à recevoir toute la panoplie d’appareils et de meubles fabriqués par les grandes multinationales : la machine à laver, le frigidaire, la cuisinière, le lave-vaisselle, la chambre à coucher, la télévision, l’ordinateur, le climatiseur, etc. En l’espace de quelques décennies, des millions de gens ont changé leur manière de s’asseoir, de manger, de faire leur toilette et même l’amour, désormais prescrit par la télévision satellitaire. Des maisons traditionnelles, voire des villages entiers ont été rasés par leurs propres occupants afin d’y faire édifier en leurs lieux et places des constructions conformes au schéma européen. De nos jours, les familles se prélassent sur des fauteuils autour du petit écran alors que leurs aînés ont grandi sur des nattes ou des tapis. En Algérie (j’évoque ce pays fréquemment car c’est celui que je connais le mieux), un seul meuble paraît avoir été détourné de sa fonction première. Je fais allusion ici à la bibliothèque. En effet, en dehors de la classe aisée, on la garnit généralement de bibelots et de porcelaine. J’y vois là, le résultat d’un bricolage de l’Etat-nation algérien qui, via l’école, signifie (en accord avec la mondialisation) qu’on peut se passer des livres dès lors qu’on importe tout ce dont on a besoin pour vivre décemment.
Cela dit, l’habit le plus répandu en Algérie, voire dans un nombre incalculable de pays dans le monde, n’est ni le burnous, ni la djellaba, ni la gandoura, mais bel et bien le blue-jean américain. Généralement quand des journalistes étrangers débarquent en Algérie, surtout, les confrères français, ce qu’ils remarquent en premier est le voile féminin. Un objet qu’ils ont d’abord découvert chez eux.

Femmes algériennes défilant à Oran en haïk pour réclamer la réhabilitation du voile traditionnel ( Source: cdn.liberte-algerie.com )

Femmes algériennes défilant à Oran en haïk pour réclamer la réhabilitation du voile traditionnel
( Source: cdn.liberte-algerie.com )

Pour eux, les jambes de millions d’Algériennes moulées dans des blue-jeans trop serrés ne sont pas dignes d’intérêt. Un certain orientalisme y sévit encore, vaille que vaille, alors que l’ancien monde s’est écroulé comme un château de cartes. Hormis la barbe et le costume de l’islamiste invétéré, sous la mondialisation, on ne trouve plus sur quoi disserter. Le monde s’est tragiquement rétréci. Finie l’époque où l’on commentait le blanc immaculé du burnous d’Abdelkader, le turban d’El-Mokrani et le caftan des odalisques recluses dans les demeures d’Alger. A vrai dire l’histoire de l’habillement est à écrire. La mondialisation mène la guerre contre les habits traditionnels, les langues et les dialectes, les cultures et les monnaies locales. On ne compte plus les parlers menacés d’extinction.

La naissance du burkini

Le burkini porté par une musulmane ( Source : wikimedia.org )

Le burkini porté par une musulmane
( Source : wikimedia.org )

Il ne fait aucun doute que le burkini est un habit moderne.
D’inspiration islamique il se veut comme une alternative au bikini. Cette nouvelle offre d’habillement intervient après une première expérience du voile islamique qui se voulait comme un substitut du voile traditionnel (dont la forme et les couleurs, la taille et la manière de le porter, diffère suivant les pays et les cultures). En Algérie le hidjab a pris la place du haïk. Le hidjab n’étant lui-même que la forme islamique mondialisée.
Le progrès de la mondialisation qui a balayé costumes et coutumes, fit donc le lit de l’islam mondialisé qui a vite imposé les siens. Le marketing islamique s’appuie sur une technique très simple pour promouvoir ses produits. Il doit procéder à la halalisation de l’objet occidental dont il cherche à s’approprier le concept. Dans le fond le burkini ne s’oppose pas au bikini. En France, il est l’indice probant que les masses « musulmanes », en tant que partie prenante du salariat français, se coulent dans le moule de la mondialisation occidentale. Que cherche ce burkini si ce n’est à ramener et à faire traîner les corps des femmes « musulmanes » sur le bord des plages ? à les faire profiter du bien-être de la mer et à les soumettre à la loi de la consommation et du marché, quand bien même si cela soit sous le label islamique ? Sa finalité, fondamentalement, est la même que le bikini. Peut-être que l’horreur et le dégoût que ce maillot de bain inspire à certains « occidentaux » découlent-t-ils de sa ressemblance scandaleuse avec le modèle qu’il veut insidieusement cloner en faisant mine de s’en écarter ? Cette intention ne se lit-t-elle pas jusque dans son nom ? Décidément, le choc des civilisations n’aura pas lieu, car c’est vers l’uniformité que le monde est en train de cheminer. Le bilan du port du hidjab en Algérie durant ces dernières années, peut faire apparaître qu’il a plus participé au mouvement de la mondialisation qu’il s’en extrait.

Femme portant le hijab ( Source : hiya-paris.com )

Femme portant le hijab
( Source : hiya-paris.com )

Nonobstant ses accointances avec l’islam politique, qui empêche sa lisibilité, le hidjab est en réalité un voile-leurre qui légitime le travail féminin et qui permet aux jeunes filles de conduire des voitures, de faire du commerce et d’exercer le métier de journaliste. Une des percées spectaculaires du voile est d’avoir justement réussi à recouvrir la tête de très nombreuses journalistes présentatrices de journaux télévisés. Jamais les femmes salariées n’ont-elles été aussi nombreuses, puisqu’elles se sont même taillé la part du lion dans des secteurs stratégiques comme la Santé et l’Education nationale. Je ne dirais pas que c’est grâce au voile. Le voile n’est qu’un instrument de la mondialisation islamique, elle-même pendant de la mondialisation occidentale. Ce sont les évolutions en cours dans les sociétés musulmanes qui sont en train de changer les choses. L’arrivée des femmes (fussent-elles voilées) sur le marché du travail en constitue la pierre angulaire. Il est permis de supposer qu’à brève ou longue échéance, la question de l’obsolescence du voile, est appelée à être posée sur la place publique.Les cultures issues de l’islam auront alors à faire face à l’obstacle qui se dresse sur la voie de leur sécularisation : casser le tabou de la virginité dont le voile est le symbole.(1)
L’idée de s’affranchir de cet obstacle qui, pour l’instant, leur paraît quelque chose de monstrueux, pourrait bien trouver dans les transformations en cours les conditions de sa transcription dans l’action.

 

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(1) Cf. Malek Chebel, L’esprit de sérail. Mythes et pratiques sexuels au Maghreb, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », Paris, 2003. 

Le deuxième sexe selon l’Afghane Kubra Khademi

[Par Dina TIOUTI]

Kubra Khademi a déjà fait parler d’elle. Cette jeune afghane avait bravé le danger le 27 février 2015 en déambulant en armure de fer dans sa ville natale afin d’y dénoncer le harcèlement sexuel que les femmes de son pays subissent chaque jour. Aujourd’hui, toujours pour défendre les droits des femmes, elle récidive en se transformant en feu pour piétons dans les rues parisiennes.

Bien que non engagée politiquement, elle l’est fortement artistiquement. Avec ses performances originales elle exprime une opinion forte et dénonce ce qui la choque.

De Kaboul à Paris, la distance de l’Afghanistan ne l’empêche en rien de continuer de faire ce qu’elle aime tant : l’Art. « Je ne serai jamais arrêtée, les artistes ne peuvent être stoppés » aime-t’elle répéter.

Capture d’écran 2016-02-19 à 17.55.46Mardi 16 février dernier, dans les rues de Paris, cette jeune afghane de 27 ans a eu l’idée originale de se déguiser en une version féminine du feu pour piétons. Vêtue d’une jupe grise et coiffée d’un couvre-chef original. À l’intérieur de celui-ci une silhouette féminine remplace le petit bonhomme du feu pour piétons. Ainsi déguisée, elle demande aux passants, lequel des deux feux ; le sien ou le vrai, devrait être selon eux, le plus représentatif de la société.

Pour une meilleure représentation des femmes

Cette idée saugrenue lui est venue sur un coup de tête. Elle marchait dans les rues de Paris et voyant tous ces feux exclusivement masculins elle s’est fixée comme objectif de se transformer en second feu pour piéton mais cette fois-ci féminin.

Evidemment, son costume n’était pas passé inaperçu, les passants curieux étaient souriants et enclins à en savoir plus. Nombreux sont ceux à lui avoir posé des questions, souris et encouragée à continuer ainsi.

IMG_0624Kubra en garde « une expérience très bonne et très satisfaisante ». Selon elle, son objectif a été atteint. Bien que sa question était assez générale, les réponses accordées étaient très bonnes. Elle espère qu’à travers des démarches comme celle-ci, la sensibilisation à la condition des femmes va s’améliorer un peu plus chaque jour.

 

OCDE, 7e Forum Nouveau Monde : Facebook fustigé pour son machisme

[Par Larbi GRAÏNE]

Facebook qu’on connait plus par le gigantisme de son réseau social (plus de 965 millions d’utilisateurs au quotidien) que par son entreprise, est l’une des sociétés les plus hermétiques aux femmes dans le monde, à en croire des participants à une conférence intitulée « Vers un nouveau monde plus féminin » qui tentait de dresser l’état des lieux de la place des femmes dans « la conduite des affaires publiques et privées, ainsi que dans l’évolution des mode de vie ».

(source : bbc.com)

(source : bbc.com)

Organisée dans le cadre de la 7e édition du Forum Nouveau Monde qui s’est tenu à Paris le 9 et 10 novembre 2015 au siège de l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), cette conférence a réuni sous la modération de Marjorie Paillon, journaliste à France 24, sept personnalités triées sur le volet. Si tout le monde s’accorde sur le constat qu’il faut agir sur les mentalités pour améliorer le sort des femmes, les avis néanmoins restent partagés sur les moyens d’y parvenir. Il y a ceux qui plaident pour des mesures institutionnelles au plus haut niveau et ceux qui croient que les initiatives individuelles ont leur importance.

Nathalie Loiseau (source : comite-richelieu.org)

Nathalie Loiseau (source : comite-richelieu.org)

C’est Nathalie Loiseau, directrice de l’ENA de Paris qui a lancé la première charge contre Facebook et la Silicon Valley, qui abrite le site des industries de pointe aux Etats-Unis. « Je suis perplexe quand j’entends parler du numérique, ils ont crée les plus grands emplois mais on n’y trouve pas de femme » a-t-elle déploré d’un air dépité. Et de tonner « Silicon Valley méprise les femmes ». Pour Mme Loiseau, l’élément féminin ne représente que 12 % du personnel des sociétés leaders.

Gabriela Ramos (source : oecd.org)

Gabriela Ramos (source : oecd.org)

Gabriela Ramos, directeur du Cabinet du Secrétaire général de l’OCDE, abonde dans le même sens en déplorant le fait que « tous les développeurs de Facebook sont des hommes ». Elle s’est énergiquement attaquée à l’idée selon laquelle il y aurait un lien direct entre la transformation de la société et le développement de l’industrie du numérique faisant observer que cette industrie n’emploie «aucune femme ». En outre la question du quota qui a trouvé beaucoup de partisans, a accaparé une grande partie du débat qui s’est déroulé complètement en anglais.

Louis Schweitzer (source : lesechos.fr)

Louis Schweitzer (source : lesechos.fr)

Louis Schweitzer, commissaire à l’investissement et président d’Initiative France a estimé que les résultats du quota « sont positifs » et sont un « succès en France ». Analysant ce succès Schweitzer croit savoir que « les femmes qui arrivaient dans les conseils d’administration ne sentaient pas qu’elles avaient le droit d’y avoir leur place mais de prouver qu’elles la méritaient d’où leur propension à redoubler d’efforts ».

Denise Kingsmill

Denise Kingsmill

Pour sa part Baronne Kingsmill Cbe, membre du Conseil de surveillance d’E. ON, pense que la politique des quotas ne suffit pas pour instaurer l’égalité entre les hommes et les femmes, plaidant pour une réforme des entreprises en s’appuyant sur l’exemple de Michel Landel, DG du Groupe français Sodexo (lui aussi intervenant) qui s’est astreint à une politique d’ouverture en direction des femmes. En effet le DG de Sodexo s’est montré un « féministe » invétéré, chiffres à l’appui, il montre comment la cause des femmes peut devenir « un argument d’entreprise ». Pour lui « l’égalité des gens, c’est ce qu’il faut faire » quoiqu’il affirme que 60 % de l’effectif de son entreprise sont des femmes et que 70 % des achats sont le fait de celles-ci. Landel conclut que l’employeur a un rôle à jouer pour parvenir à l’égalité effective entre les hommes et les femmes.

Janet Neo (source : linkedin.com)

Janet Neo (source : linkedin.com)

Janet Neo, directrice du développement durable de Fuji Xerox pour l’Asie-Pacifique a, quant à elle, insisté sur les pesanteurs des mentalités pointant les résistances qui se manifestent jusque dans le « vieux groupe japonais Fuji Xerox ». Selon elle une enquête a révélé que, 3, 3 % de femmes seulement étaient employées dans cette joint venture. Pis, « les femmes elles-mêmes ne comprenaient pas pourquoi l’employeur voulait changer les méthodes de management pour mettre fin à cette situation ». Malgré son exposé critique, Janet Neo ne s’est pas empêchée de regarder vers d’autres horizons, évoquant la trajectoire exceptionnelle de cette jeune femme de 26 ans, qui à Singapour, a su admirablement et sans soutien politique, s’attirer de nombreuses sympathies. Pour elle « le changement est possible, préconisant « l’action publique » mais également les initiatives liées aux individus qui estime-t-elle, ont le pouvoir de faire bouger les choses. Rappelons que le Forum Nouveau Monde est d’une périodicité annuelle, et est présidé par l’économiste Jean-Paul Fitoussi.