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L’os du parti Baath tel une excroissance à mon pied

[Par Rana ZEID]

Traduit de l’arabe au français par Racha Lotfi

La branche était cassée, séparée du reste de l’arbre, mais elle restait accrochée aux autres branches, je la voyais comme si elle représentait toutes les choses révolues, le vent ne l’avait pas encore faite tomber sur le sol, le vent lui prédestinait quelque chose, qui suis-je pour pousser le vent d’un coup de main ?

En observant la branche, contenant mon étonnement, je me mis à scruter l’arbre dont j’ignorais le nom, l’arbre qui croissait dans une rue un peu lointaine des bruits de la ville française de Rouen. Pour la première fois, je remarquais que le tronc de l’arbre s’écaillait et ressemblait exactement aux vêtements de camouflage des Marins (américains), à ces tissus dont on fabrique les uniformes militaires et, j’ai réalisé que les uniformes se déguisaient en arbres, non pas à l’inverse ; c’est-à-dire que ces variations entre le vert clair et le vert sombre étaient l’œuvre de la nature.

Il y avait un pont pour le train, sur ses deux côtés, des échelles pour descendre et monter. Je me suis souvenue quand, pour la première fois de ma vie, je vis les soldats de l’armée arabe syrienne, se recroqueviller sous un pont semblable à Damas, pour tirer sur les manifestants. Je ne réalisais pas alors que j’étais sous les feux, je n’avais pas connaissance de la nature du danger, les balles étaient destinées au peuple entier, tandis que moi j’écarquillais les yeux en suivant du regard, comme hébétée, sans scrupule, ces soldats de l’armée arabe syrienne. Ils étaient ridicules, parce que leur image se confondait avec celle de l’ennemi israélien, cette image dans ma tête que j’attendais dans la réalité, pour lui cracher dessus, pour crier : « la Syrie est à nous, elle n’est pas à Israël ».

(Source : Muzaffar Salman)

(Source : Muzaffar Salman)

Durant les cours de formation militaire, ces cours hebdomadaires obligatoires, au collège et au lycée, on nous apprenait des méthodes de défense verbales, à l’encontre de l’ennemi sioniste impérialiste brutal. Nous scandions des slogans, je ne me souviens d’aucun. Peut-être était-ce du genre : « notre leader pour l’éternité, le loyal Hafez Al Assad ».

On a traîné la fille assise à mes côtés sur le banc de classe baassiste. On l’a traînée par les cheveux, j’étais en classe de 4ème ; des femmes grosses et maigres, les monitrices, celles qui organisaient les affaires internes de l’école. Elles ont traîné la fille –que ma mémoire ? dans une forme de protection, me soulage de la douleur de me souvenir de son nom – et se sont mises à la rouer de coups de pied. Ce que je fis, c’était de dire à la maîtresse que je voulais sortir aux toilettes, je voulais savoir quel délit avait-elle commis pour qu’on l’attrape de la sorte. J’ai dit : « je vous en prie, je souffre d’une inflammation urinaire », il ne nous était pas facilement permis de sortir du cours, même pour nos besoins, il nous fallait supplier et demander l’autorisation.

Dans le couloir, j’ai vu son corps chétif, recouvert d’un tissu vert, le tissu des uniformes que nous avions l’obligation de porter, nous, les petits soldats d’Assad. J’ai vu son corps gémir sous les pieds de la monitrice qui avait teint ses cheveux courts d’une couleur proche de la rouille. Je me mis à l’insulter, j’ai couru dans les escaliers, descendu vers la cours de récréation puis je suis entrée dans les toilettes crasseuses qui n’étaient nettoyées de l’urine et des immondices que les jours de fêtes nationales glorieuses. Je me suis bouchée le nez avec les doigts, pour ne pas humer les odeurs nauséabondes. J’eus un instant d’absence, je ne veux pas aller aux toilettes, puis je suis retournée en classe, à mon siège, remerciant la professeur de mathématiques, si généreuse de m’avoir accordé cinq minutes pour assouvir un besoin naturel.

Suis-je un arbre, avec ce tissu vert que je porte ? Ce tissu de mauvaise qualité, peu coûteux, rapporté par ma mère, commençait à se débarrasser de ses couleurs à chaque lavage hebdomadaire. Ma tenue militaire était devenue beige, j’étais différente et heureuse de l’être et, chaque fois que la monitrice m’en parlait, je lui répondais :

« je suis pauvre, ils ne peuvent m’acheter un nouvel uniforme», je m’excusais avec pudeur, alors elle acceptait et me disait de disposer. Mon uniforme était large, je portais la ceinture à la taille, ce qu’on appelait « annitaq », il me semblait que c’était une ceinture de chasteté. Je mettais également les grades aux épaulettes, je ne commettais aucune infraction. Je portais le képi militaire dans la cours de récréation, cachais mes yeux éteints et apeurés. Une seule question me turlupinait : Hafez Al Assad mangeait-il les pépins de courge, seul ou quelqu’un les lui décortiquait-il avec les dents pour en extraire la pulpe délicieuse ? Et si quelconque le faisait pour lui, n’était-il pas dégoûté ? Malgré son pouvoir de d’assouvir tous ses désirs, il ne peut qu’être dégoûté. J’aimais les pépins de tournesol, peu onéreux et très répandus en Syrie.

Les jours suivants, j’ai appris que le lynchage et la brutalisation de la fille qui partageait mon banc de classe, était dû à la « défiguration » du martyr Bassel Al Assad. J’ai voulu savoir comment elle l’avait défiguré ? Le martyr avait-il perdu son visage dans la tombe ? Les thèses se condensaient dans ma tête et en vérité j’ignorais comment quelqu’un pouvait déformer le visage d’un absent, mort en l’occurrence. J’ai glissé ma main dans le tiroir de ma compagne et, j’ai découvert une photo de Bassel Al Assad. Une partie du visage était déchirée, à l’emplacement de la bouche, je me suis dit : « le voilà sans bouche, réduit au silence, mort et hideux ». Mais la fille n’est jamais revenue à mes côtés. Etait-elle morte ?

Je quittais la classe, à chaque cours, je me cachais derrière les ombres, je fuyais, m’envolais, me baladais dans la ville et, le plus étrange était que je laissais mon âme suspendue, comme un ballon, par un mince fil. Mais dès que la maîtresse me parlait ou m’interrogeait, je lui donnais les réponses qu’elle attendait, immédiatement, j’étais programmée selon leur volonté. Je considérais mon âme, mon intérieur comme une chose à part, où le mensonge, l’hypocrisie politique n’existent pas.

(Source : Muzaffar Salman)

(Source : Muzaffar Salman)

Quelques jours après l’incident de la fille, j’ai apporté des photos de Bassel Al Assad que j’ai mises dans mon cahier. Je les contemplais durant les cours et il était de mauvais aloi qu’un professeur s’en récrimine parce qu’il s’agissait des photos de Bassel Al Assad. Je réagissais avec une totale hébétude, une passivité quasi systématique, afin de me débarrasser de toute obligation. J’avais une irrésistible attraction vers la perfection de l’image, attentive à sa contemplation, je cherchais à comprendre, quel est le secret de ce défunt ? Jusqu’à l’arrivée d’une amie qui me dit : « c’est un homme mauvais », je lui demandais : « comment le sais-tu ? » Elle répondit que le fils du président avait intercepté le passeport de l’amie de sa mère, pour l’empêcher de voyager à l’étranger, parce qu’elle lui plaisait.

J’eus l’envie de me débarrasser des photos et, par crainte de ne laisser aucune trace, je déchirais les photos dans une assiette vide et les brûlais jusqu’à ce que leurs cendres se confondent avec la couleur blanche de l’assiette. A la maison, je cessais de m’alimenter. Je devins extrêmement maigre, famélique sous l’uniforme militaire obligatoire, comme si j’étais un conscrit punissable d’avoir enfreint un pacte militaire.

A l’époque, je sautillais beaucoup. Un matin, en allant à l’école, je sautais l’espace de cinq marches d’un coup et tombais en bas de l’escalier. Je ressentis une effroyable douleur au pied, une douleur terrible et lancinante, mais j’ai poursuivi mon chemin à l’école. Durant le cours scolaire militaire, la monitrice nous alignât pour les exercices physiques. Je souffrais le martyr en silence, retournant dans ma tête une phrase, m’exerçant à la manière de l’exprimer : « j’ai mal, je me suis cassée le pied », je la répétais maintes et maintes fois, en remuant mon pied avec une extrême lenteur, exécutant les ordres et exercices militaires. Je faillis m’effondrer et criais enfin : « Mademoiselle, s’il vous plaît, je me suis cassée le pied ». Je ne sais plus de quelles ignobles injures elle m’abreuva, me sommant de ne pas quitter ma place, de poursuivre les exercices et de me taire.

Mais après coup, ce dont j’ai le souvenir et jusqu’à ce jour, c’est qu’à chaque fois que je touche la cambrure de mon pied, je suis surprise par la présence d’une excroissance osseuse, là où la fracture s’est consolidée, suite à une malencontreuse négligence.

J’appelle cette protubérance osseuse « humaine » qui émerge de mon pied, l’os du BAATH, l’os du Parti axiomatique, la Syrie. Et j’hésite à corriger sa difformité par une chirurgie esthétique, parce que la mémoire n’est pas corrigible.

L’uniforme militaire porté dans les collèges et les lycées était un habit qui recouvrait les corps des jeunes filles et des jeunes hommes. Je ressentais que mon corps cachait une belle énigme, mon sein s’évanouissait sous l’énorme poche conçue sur le devant de la veste. Nous avions l’innocence des arbres, écrasés comme si nous étions des soldats félons.

Mais je me souviens aussi, lorsque la directrice du lycée introduisit des camarades masculins (de la jeunesse baassiste) et que le premier harcèlement subi dans ma vie fut à l’intérieur même de l’école. Je fus molestée par l’attouchement du camarade, effrontément. On leur permettait d’entrer à l’école et de s’amuser avec les mineures. Plus tard, je découvris que le groupe du Parti était le lieu d’agressions sexuelles sur les jeunes filles qui acceptaient de rester après la fin de la réunion de la jeunesse baassiste. Toutes étaient mineures. Damas était une ville complaisante et disponible à la militarisation, l’esclavage et l’inutilité. Au nom des concepts du Parti Arabe Socialiste du Baas existentialiste. Et, au nom du leader (al mufadda = pour lequel on sacrifierait sa vie) Hafez Al Assad, Patron de la Jeunesse, Protecteur des demeures contre le féroce ennemi israélien.

 

(Paru dans Al Jumhurya le 28/3/2016)

Paris : Hommage à la Femme Syrienne à l’Hôtel de Ville

[Par Lisa Viola ROSSI]

Un hommage à la Femme Syrienne a été dédié hier, en fin de journée, dans l’Auditorium de la Mairie de Paris par l’Association Souria Houria (Syrie Liberté).
syrie
Un rendez-vous composé d’interventions, comme celle de Nadia Leila Aissaoui, qui a rappelé les chiffres effrayantes de Syrian Network for Human Rights, dont le nombre de femmes disparues : au moins 20.112 femmes, dont 6.231 adolescentes, auraient été tuées entre mars 2011 et octobre 2015.

Des témoignages forts, notamment celui sous forme de montage vidéo, proposé par la journaliste de la MDJ, Lina Muhamad, et celui de Mariam Hayed, une femme de 26 ans de la banlieue de Damas, ex jeune étudiante, en dernière année de psychologie et bénévole de la Croix Rouge, qui a été prisonnière politique pendant soixante-sept jours et torturée trois fois par jour par la Criminal Security Branch, sous le motif « d’activités terroristes ». Aujourd’hui à Paris, Mariam Hayed continue via Skype ses activités de soutien psychologique aux femmes restées en Syrie : « Ce qui est important, c’est de les encourager à planifier leur vie après la guerre. Puisque toutes les injustices ont une fin », affirme le jeune psychologue.

Un rendez-vous pour écouter les vers des poétesses syriennes. Rana Zeid, ancienne résidente de la MDJ, a lu en arabe, avec traduction en français, interprétée par la comédienne Garance Clavel, l’une de ses poésies : Rien qu’une seule rue (publiée par L’œil de l’exilé il y a deux ans, traduction de Dima Abdallah).

Chaque jour je dois jeter du pain aux pigeons,
Et mon cœur aux loups.

Il y a un trou dans mon cœur,
Je le cache sous ma main tremblante,
Et j’ai peur que ma main ne suffise pas.

Chaque aube je me lève et j’écarte
Une balle tombée la veille,
À mes pieds.
Je poursuis la mort jusqu’au cimetière,
Rien dans cette ville
À part des roues de bicyclettes,
J’ignore le nom du cimetière
« C-o-p-e-n-h-a-g-u-e » !

Derrière les rochers
Sur les tombes froides,
Voilà le loup du néant lapant minutieusement les morts
Essuyant le sang sur leurs mains
Comme s’ils étaient des tueurs du passé.

Il y a un seul enfant,
Et un seul cygne,
Et un seul cadre photo,
Dans une seule rue.

Une seule rue, pas plus,
Où je marche chaque jour,
A Copenhague,
Une seule rue, pas plus,
Et un seul cimetière vert et froid,
Où il y a des corbeaux heureux,
Et des chats noirs essayant de gratter la terre gelée,
Leurs griffes s’accrochant aux esprits,
Et moi je traverse les morts chaque jour,
Je meurs chaque jour,
Une fois ou plus,
Et je pense que le tueur à Damas,
Aiguise le couteau sur les dents du tué.

« Cet endroit n’est plus celui des oiseaux désormais,
Il est celui du franc-tireur ».
Ma main sur mon cœur amène chaleur et larmes,
Et les débris de vitres coupants de la fenêtre de ma maison.

Le lys,
Le lys,
N’est pas pour les tueurs.

Morts et les fleurs hivernales, à Copenhague,
Morts et la chaleur des balles à Damas.
Une seule rue, pas plus,
Suffit à l’ordre mondial
À la gomme sur la chaise
À l’enfant paresseux à cause de la guerre
Tous ne savent pas que la guerre est perpétuelle et eux éphémères.

L’empreinte du tueur dans la neige et l’amour et le vin,
Dans ma main, dans mon verre, dans ma nourriture amère,
Et moi je meurs d’une gorgée du poison
Et de la force du crépuscule,
Et de la nuit et d’amour,
Et du canapé froid,
J’entends une chanson qui ne signifie rien que plus de vie,
Vie… vie, et la mort telle une morsure d’enfant,
« Qui tète d’un sein étranger ».

Je veux marcher dans la rue orpheline,
Et écrire une longue liste :
Je veux du pain et un médicament et des pansements et un couteau et une pierre
Et un échiquier
Voilà ma requête,
Et je veux aussi : des pommes et des bananes et du raisin et du vin
Je veux que les misérables reconnaissent les tyrans,
Pour qu’ils meurent,
Les morts reposent en paix, alors qu’ils mangent le sable,
Mon cœur accélère, un bégayement sort alors de ma bouche,
Avec la solitude et l’amour et la mort et la bière,
Et le fil qui dépasse du trou de mon cœur.

Vit le cimetière,
Et meurent les misérables,
C’est ainsi que le tueur a le sentiment de justice

Comment les gens sauraient-ils
Que le tueur ne vole pas les fleurs d’oranger
Parce qu’il est mauvais,
Mais parce qu’il saigne ?
C’est pourquoi, c’est pourquoi,
Il ne peut s’arrêter,
De voler chaque heure une poignée,
Et son pas lent descend l’escalier du jardin.

Là-bas une guerre
Jaune,
Une guerre jaune,
Oui, jaune mon ami,
J’aime que le cadavre soit jaune !
Et si on dansait sur une musique soft rock
Dans cette guerre si douce,
Tel le canon moite et langoureux du tank ?

Il me dit, après avoir écarté de mon épaule une feuille jaune :
Un poème ne te sert à rien,
Ce dont tu as besoin : un homme et une mitrailleuse
J’ai dit : j’ai un homme et il me manque une seule pomme.

Seulement aussitôt une feuille rouge tomba
De la petite plante au-dessus de la table,
Et j’étais à un tel degré de désespoir,
Comme si j’étais la tuée attendant son enterrement,
La tuée qui ne croyait pas que les corbeaux suivent les ruines,
Jusqu’à ce que je la vois, seulement aussitôt,
La fumée noire la tirait avec force par le cou,
À Damas.

Dans la jolie et humble cage,
Se trouve un très long miroir,
De sorte que moi-même et Dieu nous nous regardons l’un l’autre
Dans le même foyer de vision,
Dans une seule rue, pas plus,
A Copenhague.

Cet événement a été organisé à l’occasion de la journée des droits des femmes, en partenariat avec l’Association Women Now for Development “SFD” et avec le soutien de La Mairie de Paris, Une Vague Blanche pour la Syrie et l’Association Fonds pour les Femmes en Méditerranée.

 

Danse Butô, interview avec Laura Oriol : « vivre mes rêves »

[Par Rana ZEID | Traduit de l’anglais au français par Quentin Davidoux]

«Le Butô est une ouverture sur notre ombre et notre lumière. Nous avons besoin des uns et des autres pour faire ce voyage intérieur. A sa source, la danse fait vivre la communauté.» Cela est la présentation de cours de danse Butô tenu par Laura Oriol. Notre collaboratrice Rana Zeid l’a interviewée. 

Photo par Martin Heltai (Performance butô “Forgive me lover”  Novembre 2011 Portland USA)

Photo par Martin Heltai (Performance butô “Forgive me lover” Novembre 2011 Portland USA)

Photos de lauraoriol.com

En écoutant l’émission “Sur les épaules de Darwin’’ réalisée par Jean-Claude Ameisen sur France Inter, le 9 janvier 2016 (voir annotations ci-dessous), tu as pleuré. Pourquoi ?
Je me souviens que je marchais dans les rues de Paris. En fait, je me rendais à un entretien d’embauche. C’était le matin, et je commençais à peine à trouver mes marques dans Paris (je n’étais là que depuis trois mois). Je pense que j’ai pleuré parce que je me suis reconnue dans ces mots, j’ai eu la sensation d’être chez moi dans mon corps, je faisais partie de l’immensité du monde, du cosmos à l’intérieur et à l’extérieur de moi. J’ai pleuré parce qu’il m’a rappelé pourquoi je danse, pourquoi j’ai besoin de danser. En entendant quelqu’un parler de l’art comme une nécessité pour vivre, pour être en vie dans ce monde, je me suis sentie reconnue, alors que je crois souvent être invisible, ou plutôt, j’ai l’impression qu’il y a en moi beaucoup de choses que personne ne peut voir ou sentir.

Parle-moi de ton projet de danse.
Voici un commentaire sur ma démarche artistique que j’ai écrit il y a peu pour une candidature en vue d’obtenir une résidence :
« Démarche artistique : Mon travail est un outil de recherche où mon expérience corporelle est le matériau principal. Je créé des rituels dans lesquels je me plonge dans une écoute corporelle, où mes sensation traitent mon expérience. Chaque performance m’ouvre un espace de questionnements et de révélations. Souvent, je pénètre à l’intérieur d’un espace qui se trouve au-delà de ma compréhension, où les mots ne peuvent décrire ce que je ressens. »

Je crée souvent des performances de longues durées, lors desquelles j’exécute une action simple et / ou répétée qui m’oblige à me concentrer sur des mouvements ou des sensations subtiles. Cela me permet d’entrer dans des états de méditation ou de transe, durant lesquels je peux ressentir une dissolution du temps et de mon identité. Que je sois en train de peindre un mur pendant dix heures, ou que je sois en train d’écouter les battements du cœur de mon partenaire à travers mon dos, j’essaye toujours de décomposer ma réalité construite, ainsi que mon corps et mon esprit conditionnés.

Ainsi, mon souhait est d’expérimenter et de d’exprimer, de transmettre l’altérité, des mondes abstraits et fantastiques, mais je tente également de devenir intime avec la douleur de la nature  infinie de la vie et de notre mouvement inhérent entre la vie et la mort. J’ai un projet en cours sur l’intimité intitulé Inquiries on Intimacy (interrogations / enquête sur l’intimité) où je créé des performances dans lesquelles je maintiens des situations de proximité physique pendant des périodes prolongées pour explorer les problèmes que nous avons avec l’intimité et nos difficultés à être en relation avec les autres ainsi qu’avec nous-mêmes.

Je tente de contester les racines de notre engagement politique en créant un espace sacré et une expérience où je peux refuser les pressions de la société qui se manifestent à travers la construction du temps, les idéaux incarnés du capitalisme comme la production, le succès et la compétition. Mes performances visent à révéler la fragilité et la vulnérabilité afin d’exposer mon humanité comme une forme de résistance face aux répressions et aux contraintes sociétales et politiques.

Photos credit Sarah Meadows, courtoisie de Pacific Northwest College of Art "Inquiries on Intimacy #2” Portland USA 2014

Photos credit Sarah Meadows, courtoisie de Pacific Northwest College of Art « Inquiries on Intimacy #2” Portland USA 2014

 

Pourquoi les yeux rouges ?
J’ai porté ce maquillage, les yeux rouges, pour la première fois lorsque j’ai vu mon groupe de musique préféré « CocoRosie » à Portland aux États-Unis (c’est là où je vivais avant d’arriver à Paris). Ce sont deux femmes qui m’inspirent car elles sont pour moi comme des esprits libres dont les créations sont réellement connectées au monde de l’imaginaire. Pour moi, ce maquillage rouge me permet de me sentir libre parce que je place un masque sur mon visage, je crée un autre personnage. Mais aussi, ‘Laura’ est un personnage. Me colorier les yeux en rouge fait aussi partie d’un rituel de l’enfance, de la même façon que si je construisais une cabane avec des draps pour jouer avec mon imagination sans personne pour me dire ce que je dois être. D’une certaine manière, cela m’aide à créer un espace dans lequel je vais pouvoir tout simplement jouer.
Un jour, j’ai participé à un festival de danse, et une danseuse suédoise a proposé un exercice appelé « la thérapie du maquillage » : nous nous maquillions mutuellement les visages, puis nous effectuons quelques mouvements de danse (ou bien une improvisation structurée). C’était très intéressant parce qu’une fois le maquillage en place, je sentais que ma danse était plus libre, presque comme s’il me donnait du pouvoir, peut-être parce qu’il me libérait de cette volonté d’être « une bonne danseuse ».
Parfois, j’ai envie de pratiquer le « la thérapie du maquillage » dans ma vie de tous les jours en ornant mon visage d’un maquillage qui me permettrait d’aller bien intérieurement, qui me permettrait de me sentir libre, d’arrêter d’essayer d’être belle. Je pense que j’aurais alors beaucoup de rouge autour de mes yeux, et du brillant aussi, pour les étoiles.

Qu’as-tu fait comme études ?
J’ai d’abord étudié le théâtre. C’est arrivé bizarrement. Quand j’avais environ quinze ans, j’ai eu une révélation après la lecture d’un livre. J’ai senti que ma mission dans la vie était de vivre mes rêves. Je voulais être une actrice, mais je n’avais jamais fait de théâtre et j’avais peur de m’exprimer en public. J’ai pris mon premier cours de théâtre dans une compagnie qui travaillait le corps intérieur et qui nous entraînait à écouter ce que notre être intérieur avait besoin d’exprimer. Le jeu d’acteur était un des moyens pour laisser s’exprimer notre intérieur. J’ai adoré ce travail et je me suis senti chez moi, en sécurité avec ces gens ; j’étais aussi curieuse de découvrir ce que j’avais réprimé en moi pendant si longtemps.

Après le lycée, je suis allée aux États-Unis pour étudier le théâtre. J’avais peur, mais c’était mon rêve de vivre là-bas. Je me sentais appelée par le pays de ma mère. Cependant, il ne m’a fallu que quelques semaines pour que mes illusions et mes espoirs tombent. L’école de théâtre que j’avais rejoint était très loin de mon expérience en France et les gens semblaient vraiment égocentriques et peu sûrs d’eux. Je n’étais pas une très bonne actrice et cela me demandait un énorme effort pour dépasser ma peur. Encore aujourd’hui je ne comprends pas quel désir m’a permis d’entretenir cette certitude qu’un jour je serais actrice. J’ai aussi rapidement compris que je préférais m’exprimer avec mon corps bien plus qu’avec des mots, et j’ai commencé à prendre des cours de danses variées, de danse classique, de danse moderne. Je n’avais jamais dansé auparavant et j’étais maladroite, mes gestes n’étaient pas coordonnés et j’étais la pire élève de ma classe. J’avais honte de ma danse, surtout en danse classique.

J’attendais toujours d’être la dernière à devoir passer avant d’exécuter une chorégraphie devant tout le monde. Cependant, je me suis beaucoup épanouie et avec du recul, je comprends à quel point cela m’a forgé le caractère parce que j’ai eu le courage de faire ce que j’aimais même si j’avais honte de mon niveau comparé à celui des autres. Pour une raison étrange, j’ai toujours été entraînée par mes peurs et je les ai toujours affrontées.
J’ai passé trois mois dans un programme de théâtre intensif. J’ai travaillé avec 24 autres étudiants pendant trois mois tous les jours de 7 heures à 22 heures en suivant de nombreux cours, en créant de nombreux spectacles, en écrivant, en jouant et en dirigeant. Ce que je préférais, c’était de travailler dans un groupe, c’était comme une sorte d’expérience sociale. J’ai beaucoup pris confiance en moi à ce moment-là parce qu’on nous demandait d’expérimenter le plus de choses possibles et de prendre des risques. L’ambiance était aussi très encourageante car nous nous soutenions beaucoup. Une fois cette expérience achevée, j’ai pris un cours de politique avec un professeur de politique Pakistanais.

 

 Photo credit Xu Zheng Organe Paris 2015 (all the small black in white photos)

Photo credit Xu Zheng, Organe Paris 2015

 

Il s’appelle Naeem et il est devenu depuis un ami proche. Cette rencontre a été un moment-clé dans ma vie. Ce fut douloureux, mais j’ai beaucoup appris avec ce professeur. Naeem était un professeur peu conventionnel, il ne donnait pas un cours magistral classique, il voyait son cours comme une expérience anarchique. Nous nous asseyions tous en cercle et discutions des lectures qui nous avaient été assignées. J’ai beaucoup réfléchi sur sa façon d’enseigner, et je crois qu’il voulait nous faire ressentir la blessure du monde, à quel point la souffrance y était présente, et notre responsabilité dans la création de cette souffrance. Il voulait que nous ressentions la réalité de notre impuissance. Je l’ai énormément ressenti et ce fut dévastateur. C’est à ce moment que j’ai arrêté de vouloir « sauver » le monde et mes proches. C’était douloureux de réaliser à quel point mon désir de « sauver » le monde contribuait en fait à la souffrance globale. C’est ce que Naeem appelle parfois ‘whiteness’ que l’on peut traduire comme « le complexe de l’homme blanc ».

J’ai eu l’opportunité d’écrire de nombreuses dissertations dans lesquelles je faisais des parallèles entre ma vie et les mécanismes macro économiques et macro politiques.

Après avoir suivi ce cours, ma relation avec l’art a été transformée. J’ai commencé à effectuer des spectacles et des installations dans la rue, j’ai souhaité intégrer le spectateur dans mon travail.

[VIDÉO. Peformance by Mikko Hyvnönen and Laura Oriol | Filming by Adrien Brunetti | Editing by Adrien Brunetti and Gwendoline Descamps]

 

J’ai découvert le Butô lors de ma dernière année à l’université. J’écrivais avec Naeem en dehors du cours et j’avais déjà écrit une série de nouvelles très personnelles qui prolongeaient mes réflexions sur cet archétype de « l’ange » que j’avais et sur ce besoin que j’avais ressenti de vouloir sauver le monde.

C’est à la fin de ce travail avec Naeem que j’ai pris mon premier cours de Butô avec une danseuse française vivant aux États-Unis. Elle s’appelle Vangeline. Je ne savais pas grand-chose du Butô à ce moment-là. Ce cours m’a transformé. Nous avons effectué des exercices très physiques pendant une longue durée. C’était en plus mentalement éprouvant parce que je devais aller au-delà de ce qui était confortable pour mon corps, je ne pouvais plus être forte, je devais m’autoriser à être vulnérable. A un moment du cours, j’ai fait une découverte, j’ai réalisé que tous les murs que je sentais en moi et qui me coupaient de mon cœur et de ma vie pouvaient en réalité m’y connecter. Après cela, j’ai commencé à pleurer. J’ai senti que je m’effondrais / je me brisais ; pendant un moment j’étais libre. Je me suis sentie belle dans tout ce que j’étais, dans mes parties sombres, dans mes espoirs et dans mes hontes, j’étais belle, ma lutte était belle et je n’avais pas besoin de la cacher. La seule chose que je devais faire, c’était d’être là avec moi-même.

Est-ce que la violence dans le monde influence tes performances ?
Tout à fait. Je n’ai pas moi-même été plongée dans cette violence puisque j’ai grandi dans des lieux privilégiés et en sécurité. Je me tiens au courant par les livres que je lis et les médias, et par tous les gens que je rencontre et qui ont vécu la guerre, la pauvreté et la répression politique. Pour moi, l’individu est toujours lié au collectif et j’ai toujours pensé que la violence générale et la violence personnelle fonctionnaient dans la même logique.
Quand je pratique l’art de la danse Butô, je me connecte avec quelque chose qui me dépasse. Je sens que je me connecte à des énergies communes, à une conscience commune. Pour moi, dans la pratique de la danse Butô, nous œuvrons pour apprivoiser notre ombre (notre peur, notre douleur, notre honte, elles sont elles aussi, collectives).

Je souhaite (et c’est ce que j’espère pouvoir transmettre à mes élèves) que l’on arrive à voir et à ressentir qu’au fond de notre douleur, il y a un profond désir d’amour, et lorsque nous faisons face à nos peurs, lorsque nous écoutons nos douleurs, nous pouvons alors commencer à baisser nos barrières protectrices et nous laisser être dans la vulnérabilité. Et je crois que c’est là que l’on peut toucher sa puissance et sa force vitale.

Ma danse vise à prendre racine dans cet espace et à libérer la souffrance et la violence collective à travers mon corps, mes sensations et mon expérience.
Cela m’effraie de voir à quel point les humains ont infligé des actes de violence entre eux ; je me sens réellement impuissante. Parfois je me pose vraiment des questions sur les raisons pour lesquelles je suis en vie, si une telle part de mon existence est impliquée dans la création de la souffrance dans le monde.

Je me suis tournée vers l’art et la créativité parce que je pense que nous devons apprendre à entrer dans un espace créatif et à créer. Nous ne pouvons plus répéter seulement ce que nous savons et nous ne pouvons plus continuer à reproduire notre passé. Nous devons nous immerger dans l’inconnu et apprendre à nager dans ce bel océan qu’est notre imagination.

……………

Annotations de l’émission radio “Sur les épaules de Darwin’’ réalisée par Jean-Claude Ameisen sur France Inter, le 9 janvier 2016
“Il y aura chez le romancier le regret de ne pas avoir été un pur musicien et de ne pas avoir composé les Nocturnes de Chopin. L’écriture comme une forme de musique, la mémoire comme une forme de mélodie.”
“Vivre c’est comme achever un souvenir.”
“Nous avons vécu avant de naître, nous avons connu la vie avant que le soleil n’éblouisse nos yeux. Il y a un passé qui nous manque. Et ce passé qui nous manque, au moment où nous venons au monde est beaucoup plus ancien encore, il est immense.”
“Avant d’être né à nous même, nous sommes nés des autres. Et les autres sont une partie de nous. Nous sommes faits de l’empreinte de ce qui a disparu, de ceux qui ont disparu, nous sommes faits de la présence de l’absence.”
“Notre histoire devient aussi l’histoire des autres.”
“Qu’est-ce qui devrait nous tenir éveillés la nuit, les tragédies que nous pouvons prévenir et les injustices que nous pouvons réparer. Et si nous voulons prévenir et réparer et apaiser des blessures, il nous faut reconstruire une mémoire nouvelle, vivante, ouverte, qui donne sa place à chacun. Revisiter le passé pour le redécouvrir et le faire renaître.”
“La cérémonie de la danse perdue en Japonais, c’est l’Ankoku Butô. L’Ankoku Butô veut dire exactement en Japonais « la danse issue des ténèbres qui remontent à ras du sol, qui renaît, danse qui tente la renaissance ». La danse des ténèbres, quand au lendemain de l’occupation américaine fut enfin reconnue au Japonais le droit de parler des victimes des deux bombes se furent ces corps nus, ces corps couverts de cendres, hagards, cherchant à s’élever, à renaître sur le sol obscur du garage, sur le ciment poussiéreux de la cave, dans la limite du couvre-feu des ruines. […] Il ne faut jamais oublier, mais ceux qui ont vu ne parlent plus, ne transmettent plus, n’ont jamais pu. Comment témoigner, comment donner vie à ce qui demeure en nous, à ce qui a disparu, à la présence de l’absence. Il y a la danse des ténèbres et il y a l’écrit.”
“Écrire c’est appeler. […] Le futur est crypté, c’est l’appel. […] Écrire ce n’est pas transmettre, c’est appeler.”

 

Je suis Sarah la syrienne, je cherche mon cadavre

[Par Rana ZEID]

Version originale publiée sur Souriahouria.com le 3 août 2015.

Traduit de l’anglais au français par Yassin Jarmouni.
Révision de l’arabe au français par Lina Zafer Hadid.

Je suis Sarah la Syrienne, je cherche mon cadavre dans une fosse commune

Illustration de Rania Moudaress

Illustration de Rania Moudaress

Je suis Sarah Jamil. Je ne suis pas Tina Modotti et je ne sais rien non plus sur la Révolution.

Le 22 avril 2011, le jour du vendredi saint ; j’ai vu des personnes habillées en gris. Leurs yeux avaient l’air de loups apprivoisés privés de leur volonté pendant des décennies. Leurs applaudissements étaient plutôt des gémissements qui résonnaient dans les montagnes : « Liberté … liberté » Le régime syrien était terrifié. La force collective des masses est sa bête noire. La toute-puissance est essentiellement la peur de la force du peuple. Cependant le jugement de conviction est une alternative mentale à la frustration amère qu’avaient les manifestants.

J’étais habituée à passer mes journées, seule chez moi pas loin de l’entrée Est d’al- Ghawta, dans un village de Damas. L’entrée était décorée avec des photos d’Assad. Un jour, j’ai même imaginé qu’il devait y avoir une statue à l’entrée d’une ville proche, Assad apparaissait nu, « son membre » caché par une écharpe de pierre, alors qu’un agent nain intelligent entourait sa jambe dans une incarnation de la personne qui se considère comme le démon du pays.

Leurs voix résonnaient comme le feraient de grandes quantités d’eau déversées dans les quartiers résidentiels ruraux après une longue absence. Elles ont submergé le silence de Damas, et l’ont averti lui et son mouvement maladroit, de la présence de la sécurité et de l’intelligence de la place des Abbasides ainsi que de la prolifération de snipers sur les toits. La zone résidentielle de Damas est à la fois fragile et séquentielle. Comme une couche d’oignons, on ne trouve rien après l’avoir enlevée à part des grosses larmes. Je pensais que c’était une mobilisation temporaire causée par les villageois que je voyais quotidiennement, prenant leur place dans un micro bus, s’entassant dans le couloir minuscule ou sur les sièges pour rentrer chez eux sous un volcan de malédiction. Leurs habits étaient couverts de poussière alors que leurs cœurs chantaient et brillaient dans l’obscurité de la nuit.

Je fus prise par une crise de larmes quand les manifestants sont passés à côté de moi. Ce jour-là les gens venaient de zones rurales différentes mais leur destination commune était la place des Abbasides, qui se trouve dans le centre de la capitale, Damas. Quand j’étais petite, un jour, je fus propulsée à Lailat al Qadr pour aller prier dans la mosquée. J’avais beaucoup pleuré quand j’avais vu le Sheikh al Bouti en larmes à la mosquée al-Iman dans le quartier d’al-Mazra’a. Je pensais qu’il était triste à cause de ma misère alors j’ai pleuré pendant longtemps mais en vain.

Pendant que je le regardais, je pleurais comme s’il s’agissait d’un processus de purification de mon âme devant Allah pour les péchés du Diable opérant. Soudain poussée par un manifestant, l’idée me vint de rejoindre la révolution syrienne à la place des Omeyades. Il m’a dit qu’on serait des millions à protester. Je m’étais laissée porter par l’émotion et j’avais commencé à prendre des photos et à les envoyer de façon anonyme pour qu’elles soient publiées.

La route entre la municipalité de Damas et la campagne m’avait fatiguée, moi qui ne connaissais rien sur la révolution mise à part les têtes des rebelles. Le lendemain, le chauffeur de taxi qui avait bloqué toutes les portes de la voiture m’avait dit : on a enlevé leurs corps avec des bulldozers. Vous savez que moi aussi j’ai participé? Je lui avait répondu « C’est un devoir, on doit détruire les cerveaux, si vous pensez à ça, déposez moi aussi ».

Ils avaient tué des centaines de manifestants dans le massacre d’al Zablatani et j’avais traversé le massacre, des rues de meurtres en direction de la ville.

Pendant le siège de la campagne on ne pouvait pas respirer. Le vide des routes froissait les têtes des manifestants comme des ballons. Traverser une rue était comme être pris dans une machine du temps. Est-ce que j’étais un être vivant ou un mort? On pouvait se le demander.

La voiture dans laquelle je voyageais a été atteinte par le tir d’un snipper. La rue était la même que je parcourais quand je rentrais chez moi sans ressources il y a des années. Là un sniper avait tiré mais je n’étais pas morte, seulement une voiture a été touchée. On a pris des allées sur les côtés où des fantômes huaient et rigolaient. J’avais entendu le son d’objets, matériaux et corps percés par des balles. J’avais commencé à palper mon dos avec ma main. J’avais fait une courte crise de panique, je pensais que la balle avait traversé mon corps, je voyais du sang et des blessures. J’avais commencé à jouer le rôle, le rôle de voir comment mon esprit pourrait émerger de mon corps. C’était important que je maîtrise l’acte de décéder pour ne pas me tromper devant eux et avoir l’air d’une martyre stupide.

L’armée arabe syrienne a pris ses positions de combat comme le fait l’armée Israélienne, prête à faire feu et se cacher en attendant, effrayée par les manifestants désarmés. J’avais vu des soldats assis blottis sous les ponts, comme des embryons du diable. Après le jour du vendredi saint, la campagne de Damas, d’Homs … de toute la Syrie s’est transformée en une vaste plaine où les voleurs et bandits traînaient, comme ce fut le cas en Russie de Tchekhov.

À Homs, un soldat se cachait derrière une barricade de sacs remplis de sable. À un feu de circulation, il avait l’air de tirer sur n’importe quelle personne qui le regardait comme s’il voulait montrer qu’il était un démon ou qu’il voulait le devenir .
Je tremblais comme une personne qui savait bien qu’il fera face à sa décapitation à un moment donné. Mais l’enquêteur stupide, m’avait déclaré non coupable. Le parti Baath syrien ne fournit jamais d’outils informatiques à son personnel de sécurité, mais leur donne des bâtons, des balles, des bandes adhésives et des ongles.

L’officier de sécurité m’a dit : « Je ne veux pas porter une arme. Ils m’ont forcée. J’ai peur des manifestants »
Le capitaine : « Qui sont-ils ? »
Moi : « Les manifestants. Ceux qui crient : Liberté, liberté, liberté »
Le capitaine : « Qu’est-ce qu’ils criaient encore ? »
Moi : « Ils ne criaient pas. Ils portaient des pancartes claires écrites à la main qui disaient : Maher al-Assad ne touche pas à mon peuple »
Le capitaine : «Vous êtes folle ? »
Moi : « Non, décidément non, Colonel »
Le capitaine, avec un certain plaisir: « Je suis un capitaine, je ne suis pas un colonel »
Moi : « J’espère que vous deviendrez un jour Général, Monsieur. Je crois que son excellence Dr. Bachar al-Assad a annulé les lois d’urgence. Pourquoi suis-je ici ? »
Le capitaine : « Vous êtes en train d’halluciner. Qui est ce Bachar al Assad ? »
Moi : « Bachar, le diable, celui qui terrifie les plantes de cactus dans les bosquets d’al Mazza »
Le capitaine : «On est tous Bachar »
J’ai été relâchée parce que mon mari appartient à une minorité.

Une heure après ma libération, je me suis sentie sous l’impact de la torture psychologique dont les cicatrices m’ont accompagnée pendant les trois années suivantes. Mon passeport avait une photo personnelle sans caractéristique. Une photo qui ne me ressemblait pas. Le miroir montrait une loupe qui mangeait sa propre main. J’étais un cadavre avec une odeur neutre.

Si j’avais su que le monde était un monde d’assassins, j’aurais crié « Revenez camarades, mangez mon corps, mais ne partez pas. La révolution n’est pas ici! Elle est juste dans les quartiers pauvres de Damas. Seulement les affamés sont mangés par le monstre ».

Un journaliste avait enquêté sur moi. Je savais qu’il était en contact direct avec l’office de Buthaine Sha’ban, alors j’avais menti sur ma vraie opinion politique, dès lors que la plupart des médias étrangers en Syrie sont surveillés par un personnel qui coopèrait avec la sécurité. Il m’avait dit: Tais toi! Le téléphone était décroché pendant notre conversation. Je ne lui avais pas demandé quelle branche de la sécurité était en ligne. Je lui avait juste chuchoté «Ils ont raccroché depuis longtemps. Ne vous inquiétez pas, notre discours n’est pas équivoque ».

Je suis Sarah Jamil. Mes cheveux châtains sont lâchés au vent. « Vas y! N’y va pas ! Va mourir! Moi, qui ne savais rien sur la révolution. Mon fin t-shirt d’été avait été tiré par l’un des hommes de la sécurité au point de contrôle de la route principale entre Homs et la campagne de Damas d’un côté et la ville de Damas de l’autre. Là-bas, près de la piscine Tropicana ou devant le panorama de la guerre de libération d’octobre ; musée des victoires contre l’ennemi brutal, le régime syrien a battu ceux qui ont survécu au massacre de Ghawta de l’est et la plupart ont été arrêtés. Mes cheveux volaient. Ils me saluaient. Ils voulaient que je prenne plus de photos. Salut les rebelles de Saqba, ‘Ain turma, Kfur Batna, Harasta et Doma … je suis votre sœur Sarah, tuée par le geôlier et envoyée à la ville des prostituées. Je garde mes craintes à chaque point de contrôle . Je suis Sarah Jamil ; mon corps est une proie pour les corbeaux. Est-ce que vous y retournerez après la mort ? »

J’avais entendu des voix me dire : « Hé Sarah, n’aie pas peur ! Fais semblant d’avoir peur de nous, et le chemin vers la mort se passera ». J’avais l’habitude de frémir et de défendre que j’étais contre toi. La Dochka se trouvait juste devant moi pendant que de longues files de tanks creusaient la terre. Avant ça j’avais marché avec un grand sac sur les épaules pour essayer d’échapper au siège . Le sniper me regardait avec son arme dans ses mains, il pouvait me transformer très vite en filet pour chasser des papillons. J’avais salué les soldats, les tueurs, comme un traitre confident. Ensuite la quatrième brigade m’arrêta à la barrière. J’avais mal partout. Je lui dis que les groupes armés allaient brûler ce pays, alors il devait me laisser partir pour échapper à l’humiliation et à la détention. Finalement il me laissa partir pour Damas.

Je pensais à l’amour. Mais maintenant je suis un corps avec des grandes contusions, un corps qui est bombardé à chaque fois que je suis triste et qui se noie dans les moments de joie.

Je suis Sarah la frustrée, Sarah l’affamée, Sarah la morte. Avez-vous trouvé mon corps parmi les corps de la cimetière commune ? Moi-même je le cherche depuis ce jour. Je veux l’embrasser, le serrer dans mes bras et ensuite l’enterrer. S’il vous plait, ne me saluez plus, car je crois toujours que le régime de Bachar al-Assad peut me surveiller. Je suis dans un état constant de trouble psychologique. Je n’ai pas quitté ma maison depuis deux ans maintenant. Enterrez mon corps perdu à la campagne.

J’étais arrivée au centre de Damas. Tout était normal. Les visages civilisés de la ville ne pouvaient plus rien supporter. J’étais fâchée contre moi-même et aussi contre ces visages qui pourraient me dire une phrase : « vous n’avez pas le luxe de la détention ». Quelle malédiction a pu atteindre la langue de mon interlocuteu ! J’avais répondu . « Parlons de cette nuit, très obscure, que Modigliani a passé avec Anna Akhmatova ».

 

Mes doigts ne peuvent rien sinon d’en appeler aux papillons

Un poème de Rana ZEID
Traduit de l’anglais au français par Denis PERRIN

Rana Zeid (Crédit photo : Muzaffar Salman)

Rana Zeid (Crédit photo : Muzaffar Salman)

Ainsi, tout en doigté je vous aime.
Un jour je peindrai une œuvre,
Et elle représentera la laideur
Je représenterai des loups aussi
Lesquels ne font jamais silence.
Malgré l’horreur
Mes doigts ne peuvent rien sinon d’en appeler aux papillons
Je chasse quelques feuilles de baie encombrantes
Pour ma photo de larmes que vous avez saisie
Avec une caméra Zenit
Bien que la ville soit quelque peu tremblante
Mes doigts ne peuvent rien sinon d’en appeler à vous.

Yasser et Rabih Mroué affrontent les francs-tireurs au théâtre

Par Rana ZEID

Traduit de l’arabe au français par Aline Goujon. 

Pendant la guerre civile libanaise, un franc-tireur appartenant au mouvement Amal a tiré sur Yasser Mroué dans l’intention de l’assassiner, mais ce dernier a échappé à la mort. Le franc-tireur est resté un citoyen libanais et il n’a jamais dû répondre de ses actes.

Riding on a Cloud © Joe Namy

Riding on a Cloud
© Joe Namy

Au Théâtre de la Cité internationale, l’acteur libanais Yasser Mroué se livre sur scène à un monologue intime complexe, dans la pièce Riding on a cloud (« Sur un nuage ») écrite par son frère, le metteur en scène Rabih Mroué. Il s’agit d’un monodrame qui évoque la douleur, la douleur lente, celle de l’individu frappé par une balle de franc-tireur dans la guerre civile libanaise. Le public qui assiste au récit oral et visuel du comédien comprend soudain que celui-ci relate sa propre histoire, et que les hallucinations de la poésie, de la guerre et de la douleur ne sont autres que les hallucinations qui l’ont envahi au moment où la balle perfide l’a atteint.

Yasser Mroué, né à Beyrouth le 2 juillet 1969, a écrit au sujet des évènements évoqués dans la pièce : « Tout a commencé le 17 février 1987, lorsqu’un tueur barbare m’a tiré dessus, un tireur d’élite professionnel. Mon corps s’est mis à saigner, sans douleur, sans souffrance ; j’ai aperçu la mort et frôlé sa surface. Peut-être oublierai-je le jour où j’ai été blessé. Aujourd’hui, je pardonne cet homme, malgré mes difficultés à parler et malgré le coup atroce par lequel ont été perforés mon corps et mon esprit. Aujourd’hui je le pardonne, car je suis certain qu’il ignorait le sens de cette guerre ainsi que les raisons de son déclenchement. » Dans la pièce est relatée cette histoire qui a réellement eu lieu, le 17 février 1987 : pendant la guerre, le jeune Yasser, alors âgé de 17 ans, entend à la radio la nouvelle de l’assassinat de son grand-père, Hussein Mroué. Il se met à courir dans la rue, et est alors touché par un tir de sniper. Les personnes qui viennent à son secours le croient mort. Il est tout de même transporté à l’hôpital et sauvé, mais vivra tout le reste de sa vie avec une perte partielle de ses capacités à parler, lire et écrire. Car il semble que ce qui a endommagé son crâne est la pensée triste de la mort de son grand-père, militant, penseur et écrivain communiste, et pas seulement la balle qu’il a reçue dans la tête.

Riding on a Cloud © Joe Namy

Riding on a Cloud
© Joe Namy

Dans la pièce Riding on a cloud, on recherche la lumière qui pousse les hommes à sortir des guerres. Ce jour-là, Yasser a aussi perdu plusieurs années d’espérance de vie. Il a failli mourir, puis est revenu à la vie, avec un défi supplémentaire, la détérioration physique de son crâne : « Je courais dans les rues de la capitale (Beyrouth) cherchant un endroit sûr pour m’abriter, fuyant une bataille instinctive meurtrière. »

Sur la scène se trouvent une chaise, occupée par Yasser, et une table sur laquelle sont posés un dictaphone et quelques disques. Derrière Yasser, un écran de cinéma, sur lequel sont diffusés des photos, des documents et des vidéos qui semblent avoir été réalisés par Yasser lui-même. Au premier abord, on ne perçoit pas depuis l’audience les troubles de l’élocution dont souffre Yasser, d’autant qu’il rediffuse ses propos sur le dictaphone immédiatement après les avoir prononcés.

Yasser lit brièvement des extraits de ses livres, et notamment de son ouvrage de poésie intitulé Riding on a cloud, qui a donné son titre à la pièce de théâtre.

Yasser se souvient des bulletins de notes de lorsqu’il était étudiant, juste avant l’accident, à la fin de son enfance. Les professeurs notaient dans son dossier des remarques ordinaires (« studieux », « participe en classe »), mais tous ses efforts pour étudier ont naturellement pris fin au moment de son accident. Son univers cognitif est alors devenu inhérent à ce qu’il enregistrait en vidéo. De cette façon, il a pu mémoriser des visages qu’il avait oubliés ou des photos qu’il n’arrivait pas à associer aux personnes qui figuraient dessus, car, pour quelque raison, le traumatisme l’empêchait de reconnaitre les personnes sur les photos.

Riding on a cloud est une performance purement humaine, loin du monde du théâtre, mis à part les effets dramatiques. La manière dont est présentée l’histoire de Yasser au théâtre fait penser à une séance de confidences intimes, durant laquelle un homme souffrant, d’un côté de son corps, d’une infirmité de longue date, marche sur la scène tel un ange blessé et raconte ce qu’il a vécu à l’époque de la guerre.

Toutes les réflexions auxquelles amène la pièce Riding on a cloud se rapportent à l’image de soi que l’on renvoie aux autres, une image que l’on souhaite ne pas réduire à l’aspect physique mais dont on essaie qu’elle reflète également notre âme et notre conscience. L’atteinte à la liberté est un thème qui ressort clairement de la performance de Yasser Mroué. Sa façon de jouer est presque documentaire, du fait de son désir de s’affranchir de la douloureuse et triste réalité, du fait du désir partagé par toute la famille de se détacher du terrible drame, du souvenir de l’attaque de Yasser et de l’assassinat du grand-père. Il est donc tout naturel qu’à la fin du spectacle, Rabih Mroué rejoigne son frère Yasser sur les planches, et avec lui joue de la guitare et chante une chanson pour mettre définitivement un terme à la souffrance.

Riding on a Cloud © Joe Namy

Riding on a Cloud
© Joe Namy

Le metteur en scène tente de discerner la poésie de la douleur au travers de son existence silencieuse, oubliée et ordinaire. En raison de la guerre civile libanaise, et même de l’ensemble des guerres qui ont frappé le Liban, le pays est caractérisé par une souffrance multiple et latente, qui ne tarde pas à être ravivée sitôt que quelqu’un essaie de l’effleurer.

La blessure de Yasser est tout à fait comparable à celle laissée à Beyrouth par la guerre, blessure matérielle tangible, dont la violence est encore attestée par certains immeubles. Blessure dans le corps humain, blessure dans le corps tendre de la ville, qui, au final, donne à Beyrouth son allure lasse mais charmante, quel que soit l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui.

La pièce Riding on a cloud est construite sur une séquence audiovisuelle ayant pour thème la recherche du sens de la souffrance liée à la mémoire, et le lien qu’entretient l’esprit humain avec le passé comme s’il s’agissait d’une situation présente. Mais le style de la mise en scène est marqué par la mélancolie et la peine, car des mouvements pesants du comédien sont déduits tous les cris douloureux passés. Il s’agit là, pour ainsi dire, de l’ouverture et de la mise à nu d’une large cicatrice que porte le corps du Liban.

La jambe morte du Narcisse syrien

[Par Rana ZEID]

J’ai un beau visage. Je ne suis pas Narcisse ; mais, je suis quelqu’un qui est tombé amoureux du visage de son cadavre retourné à la vie, du reflet de soi-même mort, à la surface d’un sang blanc. Je suis un narcisse syrien, un combattant (Ahmed.I). Je ne peux pas aller sur ma tombe, dans la ville de Al-Bab, dans la banlieue d’Alep. L’EIIL domine la région. Mais, je reviens de ma mort, pour tuer mon tueur.

Ahmed.I

Je ne savais pas encore que j’étais mort. Mon père est venu vers moi, trois heures après l’amputation de ma jambe. Il a dit : «Nous avons pris ta jambe pour l’enterrer, elle était encore fraiche, dégoulinante de sang, comme vivante».
Je lui ai dit: «Est-ce qu’elle est toujours vivante? Est-ce vrai qu’elle n’est pas morte ?».
Mon père et mes oncles ont embrassé ma jambe amputée et l’ont enterrée dans le cimetière près de l’hôpital. Sur la tombe, ils ont écrit : »Tombeau du martyr (Ahmed.I) 09/10/2012».
L’EIIL as tué mon oncle, un combattant de l’Armée Libre ! Mais, après sa mort, sa phrase s’est enfuie vers moi: «Quand on l’a enterrée, ta jambe était comme un poisson au moment où il quitte l’eau».
Dans le reflet, à la surface du sang blanc, je suis un cadavre. Et l’écho répète: «ta jambe est vivante. C’est toi qui es mort».
L’armée du régime syrien tentait de nous envahir, d’entrer dans notre secteur par Said Ali. Et nous, entre Said Ali et la Porte de la Victoire, nous étions cinq combattants d’un bataillon qui avait pour nom « Brigade de l’Unification». Nous couvrions la retraite d’autres bataillons de l’Armée Syrienne Libre, à Al Azaza.
Une Kalachnikov à l’épaule (type 56, chinoise), j’étais prêt pour ma scène de mort : «en silence, je fume une cigarette et feuillette un livre idiot sur Saddam Hussein ; je suis assis sur une chaise, attendant la balle». La ville d’Alep me doit un peu de sang, car depuis longtemps, je voulais saigner, même un peu, sur son territoire. J’aime ses pavés anciens.
Nous poussons la terre avec nos pieds, nous la faisons dérouler dans la direction opposée à celle vers laquelle nous courons. L’armée du régime fait le contraire, pour nous priver de notre terre. C’est à cause de cela que nous sommes en conflit avec elle, pour empêcher sa terre étroite de repousser notre vaste terre. Nous avons récolté une terre hérissée d’épines, pour y planter une fleur, seulement une fleur. C’est notre guerre. Aucune fleur jusque-là n’a résisté. L’armée du régime a tué toute idée.
Comme un corbeau brise une noix, le tueur déchiquette un corps, et le laisse moisir, derrière lui. Je suis un homme qui aime son corps, je lui mets une couronne d’or, j’orne mes jambes de bois de narcisses jaunes. Et mon sang est de narcisses blancs. Chaque fois que je tue l’un de ces monstres, son corps redevient humain dès qu’il touche le sol.
Al AZAZA. Je suis blessé à la jambe droite, six doigts au-dessus du pied. Le chef de la bande du vieil Alep, Khitab Almaraei, de son nom de guerre, a été envoyé à la pointe du combat. Je suis dans une situation difficile. D’autres combattants sont abandonnés à eux-mêmes. Je garde l’endroit, et j’écoute ce bruit de forage qui se rapproche. Je ne sais pas si c’est l’ennemi qui fore ou si ce sont les nôtres qui violent les bâtiments, pour progresser à travers les trous ainsi dégagés. Quelqu’un brise ma solitude, un combattant d’un autre bataillon. Il vint parler avec moi: «Mon frère, cet endroit est risqué. Il est visé. Abandonne-le», j’ai répondu: «Eh bien, battez en retraite», il répond alors avec le ton de son milieu : «Vous êtes du peuple de la campagne, vous avez de l’orgueil ». Mais , moi, je suis d’Alep. Alors j’ai crié: «Vous devriez mourir ici, plutôt que de quitter votre poste». Il a répondu tout en courant : «Meurs toi-même, ici ».
J’ai trouvé un livre couvert avec une photo de Saddam Hussein, je l’ai pris et j’ai commencé à le lire; alors le crépitement des balles s’est atténué, et le forage a cessé. J’attendais ma mort. Le sniper de l’armée syrienne nous a rejoint, a découvert l’endroit ; mon ami a été touché par quatre balles, dans la tête et le ventre, mais il a survécu comme une fleur de cactus. Le médecin syrien a dit: « Votre opération est pour demain ». Ce lendemain-là, ils ont découvert des bouts d’artères dans mes jambes. Ils m’ont envoyé dans un hôpital d’Al- Bab.
Mes jambes sont mortes. La gangrène s’est infiltrée jusqu’au-dessus du genou. Un égyptien de Médecins Sans Frontières a dit : »La balle explosive était également empoisonnée».
Je suis le combattant de la mort, je visite ma tombe tous les soirs.

Après l’opération, le régime syrien a volé mon cadavre, mon visage, mes jambes, mes cheveux, et jusqu’au khôl noir de mes yeux ; il m’a volé à moi-même. Est-ce parce que j’ai tardé à déserter, mon Dieu? Maman criait: «Comment vas-tu porter les pantalons et les chaussures, que tu avais tant désirés ?».
La guerre est nue ; un voyage dans tout ce qui est noir.
Tout le monde le savait, que le vieux sage de Marea (Hajji Marea) ne voulait pas soigner ceux qui étaient uniquement de Marea. Mais le chef des opérations militaires de la «Brigade de l’Unification», le martyr Abed Qader Saleh, Samir Kavrir, m’a dit: « va en Turquie et enracine-toi chez Mahmoud ».
Les images de la mort de Narcisse flottent dans ma tête, image après image. Tout est lent, les bruits sont lents, seules les images viennent rapidement. Le jeune homme lui-même, les respirations, les mêmes, se répètent. Un jeune que je ne connaissais pas me portait sur son dos, et il a couru sur une distance de deux cents mètres. Je n’ai pas vu son visage. Comme j’aurais aimé le rencontrer !
Sa voix est mon sang versé, mon sang qui a peur, et mon sang blanc: «Nous allons au paradis. Je suis aussi infecté que toi, mon frère». Vertiges, ses paroles sont lentes et le paradis est fait d’images rapides qui vont et qui viennent. Il m’a posé sur le chariot de légumes et puis est tombé sur le sol. Le chariot s’est mis à bouger, trois hommes le poussaient. J’ai dit: « le vendeur d’Alep a dû mettre une chaîne, pour bloquer la roue, pour éviter que le chariot ne soit volé par les tyrans». Je suis un grain de raisin craquelé de douceur. Je suis dans le paradis du chariot en mouvement, chantant pour mon frère, tombé à la terre: « on ira tous les deux au paradis ». Les amis du bataillon m’ont dit qu’ils avaient vidé un chargeur entier pour briser la chaîne du chariot.
Nous attachons le bol de lait à Alep, avec une longue chaîne, après l’avoir troué, car les chats sont perfides et lèchent le lait et dévorent après lui la soucoupe.
Cher Saint-Georges, quand vous tuez le monstre sous votre jument, n’oubliez pas que vous le tuez, pour défendre notre âme assassinée.
Nous restions dans le « zoo », à Douma, pour chasser les oiseaux migrateurs, venant de l’inévitable parti en Syrie (le parti Baath). Les manifestants de la liberté à l’extérieur des murs du jardin, ont réveillé les canards ! J’ai dit à l’officier: «Ne m’attribuez pas une arme à feu !» Il m’a frappé jusqu’à ce qu’il tombe de fatigue.
Je suis une recrue de la Garde Républicaine (Ahmed.I), mon numéro, 7340. Mais je ne me souviens pas des autres numéros. J’annonce que je déserte de l’armée du régime et du livre de Gibran « les ailes cassées » ; je l’annonce aux camarades qui ne l’ont pas fait, et je leur donne mon carnet de notes, qui était ma façon à moi de résister à la puissante organisation militaire qui a essayé de faire de moi un monstre, un tueur, uniquement pour rendre éternelle l’image du chef, accrochée au-dessus du lit militaire, un lit dont la couverture verte et mystique et moisie recouvre notre squelette. Je suis (Ahmed.I), un cadavre pur et sincère, insensible à vos efforts pour me stimuler ou me terrifier. Je ne dirigerai pas mon arme vers la poitrine de mon frère rebelle. (décembre 2011).
Mon oncle a dit à mon père : «Le sucre manque. Je vous en enverrai un sac. Essaye de le cacher». Je n’ai pas compris à l’époque le sens du mot sac. Mon oncle, cet après-midi, pensa sur le trou dans le temps, les récipients, la tasse de thé chaud, et le calmant (Alcetacodaúan).
Je me suis fondu dans la ville de Marea, la ville de Riyad Saleh Hussein, et suis resté là deux mois, à l’écart des opérations militaires, des bataillons, au début de la création de l’Armée Syrienne Libre. Nous étions dix-huit rebelles. Parmi nous le bon chef Al-Saleh, rien à voir avec nous, sauf les armes, rustiques et légères. Ibrahim est mort, c’est un martyr, et, moi, j’ai été attristé. Je suis comme lui, mort et martyr. C’est pourquoi je reviens, afin de tuer mon tueur.
Au sommet de la montagne, j’étais orphelin, couvert de neige : «Oh, mon Dieu faîtes que j’obtienne une permission, une seule. Si je demande au chef, il m’écrabouillera le visage. Le battement de la désertion s’entend. L’officier nain a faim. Il dévore le cou du rebelle. Les exercices militaires ont fait de moi un cadavre.
Les cheveux poussent tous seuls, sur le cadavre des recrues. J’ère et mes cheveux sont semblable à une herbe hybride plantée sur mon corps. Sous la couverture verte et mystique et moisie, je recherche dans le livre « les ailes cassées » la terre de Droit. Je suis une recrue syrienne, (1991- 2012), un cadavre qui a mémorisé le chant des oiseaux et les répète, puis se rappelle de la manière dont le vent caressait ses longs cheveux.
J’ai reçu un document du chef de la brigade 104, après qu’il ait défendu les rebelles au cours d’une assemblée militaire. Il dit: « A transporter vers la Direction générale de la Police (22), dans la prison de la Garde républicaine (nom de code: Moulin Rouge), à cause de son incitation à la division et l’abaissement du prestige de l’Etat ».
Je suis un cadavre féroce. Seuls les mots dans « les ailes cassées » apaisent ma douleur, l’engourdissement, lors de l’exercice matinal.
Ils m’ont mis avec les détenus, dans une pièce étroite, à la prison de Mezze. Vase en verre, brisé, urinoir, collectif. Ils ont écrit sur le mur: « C’est quoi ta pointure? Ajoute 50 ». « Quelle dimension, exacte, pour le trou de ta tombe? » Un soldat n’a pas le droit à une tombe. J’ai été torturé pendant six jours, comme un arabe accusé. Mon corps est boursouflé à cause de la chaîne en silicium et du bâton électrique. Mon âme est épuisée. Je suis devenu un oiseau blanc de sang.
Le tyran Bashar al-Assad m’a tué avec un couteau, a tué les manifestants par balle et mon frère Ayman avec un missile, avant que la Terre ait fait un tour.